Plácido

Plácido

de Luis García Berlanga

  • Plácido
  • Espagne1961
  • Réalisation : Luis García Berlanga
  • Scénario : Luis García Berlanga, Rafael Azcona, José Luis Colina, José Luis Font
  • Image : Francisco Sempere
  • Décors : Andrés Vallvé
  • Costumes : Hermanos Peris
  • Son : Felipe Fernández
  • Montage : José Antonio Rojo
  • Musique : Miguel Asins Arbó
  • Producteur(s) : Alfredo Matas
  • Production : Interlagar Films, Naga Films, Zebra Films
  • Interprétation : Casto Sendra dit Cassen (Plácido), José Luis López Vázquez (Gabino Quintanilla), Elvira Quintillá (Emilia), Amelia de la Torre (Doña Encarna de Galán), Manuel Alexandre (Julián Alonso), Amparo Soler Leal (Marilú Martínez)...
  • Distributeur : Tamasa Distribution
  • Date de sortie : 27 mai 2015
  • Durée : 1h27

Plácido

de Luis García Berlanga

Placide mais lucide


Placide mais lucide

C’est la sec­onde fois (après la reprise du for­mi­da­ble Bour­reau l’an­née dernière) que Tamasa Dis­tri­b­u­tion nous le rap­pelle : il devient pres­sant de redé­cou­vrir les films de Luis Gar­cía Berlan­ga. Soit des comédies légères ou noires qui, aux alen­tours de Virid­i­ana de Buñuel, con­sti­tuèrent un anti­dote non nég­lige­able au poi­son qui flot­tait dans l’air de la société espag­nole de son temps : l’hypocrisie bour­geoise, dont l’or­dre fran­quiste fit son ciment. La par­tic­i­pa­tion de l’in­cisif scé­nar­iste Rafael Azcona, qui col­lab­o­ra plusieurs fois avec Gar­cía Berlan­ga mais aus­si plus tard avec Car­los Saura et Mar­co Fer­reri, n’y est pas pour rien — et on sent que Plá­ci­do en par­ti­c­uli­er lui doit beau­coup, avec sa maîtrise de la frénésie ver­bale que le film capte comme le flux embal­lé d’une marche sociale se rêvant trop bien réglée.

La bourgeoisie se met à table…

Ce film précé­dant de deux ans Le Bour­reau se passe la veille de Noël. Un indus­triel oppor­tuniste vient de lancer une cam­pagne pub­lic­i­taire inédite, enjoignant sa clien­tèle aisée à faire preuve de générosité en invi­tant “un pau­vre à votre table !”. Un con­duc­teur de tri­por­teur employé dans cette cam­pagne, Plá­ci­do, a d’autres soucis : il doit pay­er le jour même les traites de son véhicule. Sa course chao­tique pour régler son dû, nous la suiv­rons par épisodes : le film suit son pro­pre chemin en nous bal­adant à tra­vers un spec­ta­cle hila­rant mais dan­tesque de l’or­dre bour­geois. Le tableau brasse large et vise juste : ban­quier qui ne prête qu’aux rich­es, bonnes sœurs ordon­nant soigneuse­ment leur char­ité chré­ti­enne, star­lettes de ciné­ma dont on vend la char­mante com­pag­nie aux enchères pour pro­mou­voir des cocottes-min­utes, en arrière-plan les gardes civils qui veil­lent au grain, et bien sûr ces familles aisées dont le con­formisme même, soumis à l’or­dre même quand celui-ci passe par la pub­lic­ité mer­can­tile, les pousse à intro­duire chez eux des per­son­nes issues de ce repous­soir qu’est la pau­vreté.

Le film cir­cule entre ces fig­ures à un tel rythme que les étapes du réc­it devi­en­nent rapi­de­ment abstraites; dès lors, il tient essen­tielle­ment sur ce rythme, imprimé par les échanges ver­baux inin­ter­rom­pus entre les per­son­nages, lesquels sont imper­turbable­ment ali­men­tés par les politesses de façade, les sol­lic­i­ta­tions pres­santes, les excus­es embar­rassées, les admon­es­ta­tions hau­taines, les éclats d’in­di­vid­u­al­isme frois­sé. Ain­si la sub­stance de Plá­ci­do réside-t-elle dans ce flot car­ac­térisé à la fois par sa con­ti­nu­ité sidérante et les con­flits qu’il reflète dans le reg­istre pour­tant unique d’une société lut­tant pour con­serv­er ses apparences et ses acquis — flot dont l’in­ten­sité traduit bien l’ob­scénité de cet ordre social, mais aus­si la men­ace de dérè­gle­ment per­ma­nente qui cou­ve sous l’ap­parence de l’or­dre. La mise en scène suit avec une tran­quil­lité nar­quoise cette agi­ta­tion, s’in­dex­ant sur les ren­vois de balle qu’elle génère et les mou­ve­ments col­lec­tifs qu’elle entraîne, s’at­tar­dant à l’oc­ca­sion sur quelques hia­tus dis­crets mais à l’ironie imman­quable (comme ce moment où un con­voi pub­lic­i­taire doit longue­ment sta­tion­ner pour laiss­er pass­er un trou­peau).

… les pauvres aussi

Dans ce bal des hyp­ocrites, Plá­ci­do n’ap­pa­raît que par inter­mèdes. Mais ses inter­ven­tions son­nent comme un con­tre­point sub­til : pour s’en sor­tir, il tente de percer la façade des con­ven­tions sociales qu’on lui oppose, mais ce faisant il se mêle à son tour au flux dom­i­nant, puisqu’au fond il cherche lui aus­si à grat­ter sa part au mépris de l’ap­pel à l’al­tru­isme. C’est que la cru­elle lucid­ité de Berlan­ga et Azcona ne se focalise pas sur une unique classe sociale. Les appari­tions des plus défa­vorisés sub­ver­tis­sent l’or­dre bour­geois, non seule­ment parce que leur apparence détonne dans le lus­tre où ils sont invités, mais parce que, per­son­nages con­scients de leur instru­men­tal­i­sa­tion par la classe dom­i­nante, ils la tour­nent en déri­sion, soit en ren­voy­ant à leurs hôtes le reflet de leur mesquiner­ie, soit, plus prosaïque­ment, en se ser­vant sans bronch­er dans ce qui leur est offert. Le regard du cinéaste sur eux peut être api­toyé (comme sur cette vieille femme dont l’a­mant meurt et qui se trou­ve accom­pa­g­née par des égoïstes) ou com­plice (comme sur d’autres qui n’hési­tent pas à s’en met­tre dans la poche), mais en tout cas — comme chez Buñuel, du reste — sa bien­veil­lance se passe de tout angélisme, jusqu’à la scène finale, où toute la vio­lence sociale jusque-là con­tenue dans la pré­cau­tion des mots éclate sans grav­ité mais sans équiv­oque. Ici on n’ou­blie pas qu’un ordre social, avec ses tares, ne repose pas sur une unique caté­gorie de gens : d’une façon ou d’une autre, les atti­tudes et les réflex­es de tous y par­ticipent, tant l’in­di­vid­u­al­isme et le repli sur ses intérêts sont des valeurs uni­verselles.

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