L’Épreuve

L’Épreuve

de Erik Poppe

  • L’Épreuve
  • (Tusen Ganger God Natt)
  • Norvège, Irlande, Suède2013
  • Réalisation : Erik Poppe
  • Scénario : Erik Poppe, Harald Rosenløw-Eeg
  • Image : John Christian Rosenlund
  • Costumes : Judith Williams
  • Montage : Sofia Lindgren
  • Musique : Armand Amar
  • Producteur(s) : Finn Gjerdrum, Stein B. Kvae
  • Production : Paradox Produksjon
  • Interprétation : Nikolaj Coster-Waldau (Marcus), Juliette Binoche (Rebecca), Chloë Annett (Jessica), Carl Shaaban (livreur), Lauryn Canny (Steph), Denise McCormack (la voisine)...
  • Distributeur : Septième Factory
  • Date de sortie : 6 mai 2015
  • Durée : 1h57

L’Épreuve

de Erik Poppe

Spleen et Idéal


Spleen et Idéal

On sait les prob­lèmes ren­con­trés par le pho­tographe Kevin Carter pour sa Fil­lette et le Vau­tour[ref]On le sait, mais rap­pelons les faits : auteur de la poignante pho­to La Fil­lette et le Vau­tour, le pho­tographe sud-africain Kevin Carter a reçu pour elle un prix Pulitzer en 1994… et la colère de la foule. Il n’au­rait, selon le scan­dale déclenché alors, pas dû pren­dre la pho­to mais bien aider la mal­heureuse petite fille qui en était le sujet. Peu de temps après, la même année, Kevin Carter met­tait fin à ses jours, sans que l’on sache dans quelle mesure la polémique l’a mené à ce geste.[/ref]. Les prémices de L’Épreuve pla­cent Juli­ette Binoche, JRI émérite, dans une posi­tion héritée de ce con­flit moral : celui qui doc­u­mente le monde doit-il en rester à l’orée, recon­naître que son art ne suf­fit à, lit­térale­ment, ajuster le monde ? Celui qui mon­tre n’ag­it-il pas assez ?

C’est une prob­lé­ma­tique pho­tographique, pas ciné­matographique – pas fic­tion­nelle, en tout cas. Erik Poppe choisit pour l’il­lus­tr­er l’an­gle mélo­dra­ma­tique : la famille de la reporter la somme de choisir entre son méti­er et eux, après un reportage par­ti­c­ulière­ment risqué qui l’en­voie à l’hôpi­tal. Dans un coin de l’im­age, traîne per­pétuelle­ment le spec­tre du méti­er fan­tas­mé, la sirène roman­tique aux traits de jour­nal­iste idéal­isé – une image qu’Erik Poppe laisse finale­ment exis­ter, refu­sant d’an­cr­er son film dans un réal­isme trop bru­tal. Rebec­ca, le per­son­nage incar­né par Juli­ette Binoche, reste donc fidèle à son image héroïsée, pourvu d’un tal­ent immé­di­at, et de con­tacts niant les dif­fi­cultés finan­cières du méti­er au quo­ti­di­en – rien d’autre que sa pro­pre morale pour guider son choix entre la pas­sion roman­tique de son job, et la pas­sion qu’on lui sup­pose pour son mari et ses filles.

On lui sup­pose, car Erik Poppe n’a de cesse de mon­tr­er l’aspect pesant, encom­brant de ce quo­ti­di­en famil­ial. À tout pren­dre, le dilemme de Rebec­ca vaut bien celui d’un jeune imma­ture, con­fron­té inopiné­ment à ses respon­s­abil­ités en tant que par­ent. L’ailleurs est évidem­ment plus désir­able, plus flam­boy­ant : le réal­isa­teur prend soin de con­stru­ire une image toute en non-dits de cette autre voie pas­sion­nante, d’au­tant plus atti­rante qu’elle est présen­tée comme tout aus­si morale­ment légitime que son alter­na­tive plus rangée.

Plus dure est la chute

Niko­laj Coster-Wal­dau  endosse le rôle du père respon­s­able, qui per­siste à ten­ter de ramen­er son épouse au quo­ti­di­en famil­ial, tan­dis que Lau­ryn Can­ny prête ses traits à la fille la plus âgée, qui va ten­ter de tiss­er des ponts avec sa mère, de s’im­mis­cer dans sa pas­sion — mais tout ça n’est finale­ment que l’en­robage d’Erik Poppe. Pour sub­tile et per­tinem­ment con­stru­ite qu’elle soit, à l’aide de scènes par­fois terribles[ref]On pense ici notam­ment à la scène de la voiture, éprou­vant déchaîne­ment des tensions.[/ref], cette pein­ture d’une pas­sion­née con­trainte à se mesur­er à un réel trop terne n’est qu’un long détour pour par­venir à une con­clu­sion amère à la ques­tion pre­mière : à quel moment le mon­treur d’im­ages devient-il impuis­sant ? Cette fois, il s’ag­it bien d’une prob­lé­ma­tique ciné­matographique, proche de celle abor­dée par Ari Fol­man à la fin de Valse avec Bachir, la vio­lente polémique sus­citée par les images finales de celui-ci en moins. Tit­il­lant la corde sen­si­ble au long de son film, Erik Poppe laisse finale­ment son spec­ta­teur aus­si attéré que son héroïne, ramenant l’idéal romanesque dont il n’avait pas voulu se dépar­tir à portée d’un réel ter­ri­ble, épuisant. Ou com­ment emprunter de longs chemins de tra­verse pour attein­dre à une vérité ample et acca­blante.

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