Waste Land

Waste Land

de Pieter Van Hees

  • Waste Land
  • Belgique2014
  • Réalisation : Pieter Van Hees
  • Scénario : Pieter Van Hees
  • Image : Menno Mans
  • Décors : Geert Paredis
  • Costumes : Catherine Marchand
  • Son : Marc Engels, Senjan Jansen, Mathieu Cox
  • Montage : Nico Leunen
  • Musique : Simon Lenski
  • Producteur(s) : Koen Mortier, Eurydice Gysel
  • Production : Epidemic
  • Interprétation : Jérémie Renier (Leo Woeste), Natali Broods (Kathleen Woeste), Babetida Sadjo (Aysha), Peter Van den Begin (Johnny Rimbaud), Peter Van den Eede (Jean Perdieus), Mourade Zeguendi (Fouad), Nelson Van Hees (Jack), François Beukelaers (Jozef Woeste), Jacques Delcuvellerie (Henri Géant), Laetitia Reva (Anne Dethier), Pitcho Womba Konga (le professeur)...
  • Distributeur : Chrysalis Films
  • Date de sortie : 25 mars 2015
  • Durée : 1h37

Waste Land

de Pieter Van Hees

C'est dans la tête que ça se passe


C'est dans la tête que ça se passe

Sans trop éven­ter l’in­trigue, on peut décrire Waste Land comme une décli­nai­son d’un grand clas­sique du polar visant la noirceur psy­chologique : le flic qui perd les pédales. Il faut dire que son pro­tag­o­niste accu­mule les motifs de déraille­ment, ce qui rend d’au­tant plus remar­quable la capac­ité du comé­di­en Jérémie Renier à ne pas som­br­er dans l’outrance. Il s’ag­it donc d’un jeune inspecteur brux­el­lois qui a déjà vu pas mal d’hor­reurs dans son tra­vail ; sur le plan per­son­nel, il doit gér­er un père malade mais intim­i­dant ; et dans son mal-être, il a pris l’habi­tude de s’au­to-mutil­er. Sur ce, sa femme lui annonce qu’elle est enceinte mais qu’elle hésite à garder le bébé avec un père qui se met à ce point en dan­ger. Et encore, tout cela arrive avant l’af­faire crim­inelle qui enclenche sa vraie descente aux enfers : la décou­vre d’un cadavre l’en­voie au con­tact de la com­mu­nauté con­go­laise où pla­nent quelques super­sti­tions fétichiques, et sur la piste d’un mys­térieux sus­pect qui en sait trop long pour être un quidam ordi­naire. Para­noïa ou vrais noirs secrets ?

Rapi­de­ment, notre enquê­teur se laisse com­plète­ment engloutir par ces mys­tères sen­tant le soufre, mais aus­si par les divers­es pistes que le réal­isa­teur et scé­nar­iste Pieter Van Hees met sur son dos pour insis­ter sur son mal-être et nous don­ner du grain à moudre pour l’in­ter­préter : pres­sion de la bar­barie du monde vécue dans le tra­vail, angoisse de la pater­nité (d’être père et d’avoir un père), attraction/répulsion vis-à-vis de l’é­tranger exo­tique, fan­tômes du passé colo­nial de la Bel­gique… Cela fait tout de même beau­coup pour un seul homme, et sug­gère qu’à le charg­er ain­si de toutes les raisons de per­dre pied, Van Hees cherche à illus­tr­er lour­de­ment une détresse intérieure qu’au fond il n’ap­préhende pas vrai­ment, dont il ne ressent pas l’acuité.

Décoration intérieure

Enlu­mi­nant le tout des lumières maus­sades de cir­con­stance (ciel gris et intérieurs chiche­ment éclairés), le réal­isa­teur dépeint moins un univers men­tal qu’il com­pose savam­ment une ambiance, un assem­blage d’élé­ments bien pesés pour con­stituer un ensem­ble cohérent. Il s’ag­it moins d’in­car­n­er par l’im­age que de fig­ur­er la dépres­sion, l’an­goisse, le glisse­ment de la rai­son — et aus­si de pro­longer la mys­ti­fi­ca­tion con­sis­tant à nous faire deman­der si ce que nous voyons est réel ou une vue de l’e­sprit, ce qui com­plique le pro­gramme du film et lui rend encore moins ser­vice. Car tous ces élé­ments peinent à pass­er pour plus que ce qu’ils sont — des choix extérieurs au per­son­nage, qui éma­nent avant tout du pro­fes­sion­nal­isme des arti­sans chargés d’en délim­iter le par­cours (au scé­nario, à la lumière, aux décors, etc.), et dont le rap­port à un état men­tal relève de la pure spécu­la­tion : on le sup­pose parce que le genre nous le souf­fle, mais ce pos­tu­lat ne nous frappe jamais comme une évi­dence à l’écran. Pour nous con­va­in­cre du car­ac­tère intime du cal­vaire de son per­son­nage, il aurait fal­lu que le film ne se con­tente pas d’il­lus­tr­er le ter­ri­toire de la folie, mais qu’il s’y frotte plus franche­ment, qu’il décide de son point de vue en son sein, qu’il s’en imprègne, jusqu’à pro­duire des sen­sa­tions véri­ta­ble­ment men­tales — objec­tif que Polan­s­ki, par exem­ple, a su attein­dre dans Répul­sion. Faute de quoi Waste Land (“déso­la­tion” en anglais) ne tire guère de la déso­la­tion de l’âme qu’une pein­ture vague­ment dép­ri­mante mais froide et dis­tante, à la sur­face de la vérité oppres­sante de son sujet.

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