Big Eyes

Big Eyes

de Tim Burton

  • Big Eyes
  • États-Unis2014
  • Réalisation : Tim Burton
  • Scénario : Scott Alexander, Larry Karaszewski
  • Image : Bruno Delbonnel
  • Décors : Rick Heinrichs
  • Costumes : Colleen Atwood
  • Montage : JC Bond
  • Musique : Danny Elfman
  • Producteur(s) : Scott Alexander, Larry Karaszewski, Lynette Howell, Tim Burton
  • Production : Silverwood Films, Electric City Entertainment, Tim Burton Productions, The Weinstein Company, Moving Pictures
  • Interprétation : Amy Adams (Margaret Keane), Christoph Waltz (Walter Keane), Danny Huston (Dick Nolan), Krysten Ritter (DeeAnn), Jason Schwartzman (Ruben), Terence Stamp (John Canaday)...
  • Distributeur : StudioCanal
  • Date de sortie : 18 mars 2015
  • Durée : 1h47

Big Eyes

de Tim Burton

Le regard vide


Le regard vide

Tim, très cher Tim, que reste-t-il de nos amours ? À en voir sa fil­mo­gra­phie ces dix dernières années, pas grand-chose. C’est à peine si le plaisant mais mineur Dark Shad­ows a réus­si à nous rap­pel­er furtive­ment qu’il fut un temps où l’imaginaire aus­si fou que ten­dre du cinéaste nous embar­quait vers des som­mets d’émotion et de pur plaisir. Aus­si, la ten­ta­tion de le retrou­ver sur une veine a pri­ori plus sobre, celle du biopic, est immense : la dernière fois que Bur­ton s’est frot­té à l’exercice, ce fut pour son plus beau film, Ed Wood.

Grands yeux, petits bras

D’autant que les simil­i­tudes entre l’histoire du plus mau­vais cinéaste du monde et celle, racon­tée dans Big Eyes, du cou­ple Mar­garet et Wal­ter Keane, sont nom­breuses. Com­plète­ment oubliées aujourd’hui, les pein­tures de Wal­ter Keane con­nurent un suc­cès phénomé­nal dans l’Amérique de la fin des années 1950 et le début des années 1960 : ces por­traits d’enfants aux yeux gigan­tesques et dis­pro­por­tion­nés, d’une laideur assez inde­scriptible, furent aus­si érein­tés par la cri­tique qu’adorés par le pub­lic. Si les œuvres en elles-mêmes se vendirent assez peu, leurs repro­duc­tions, acces­si­bles partout et à bas coût, s’arrachèrent partout où elles furent ven­dues. Le twist ? Wal­ter Keane n’en peignit aucune : sa femme, restée dans l’ombre, en fut la géni­trice autant que l’infatigable pro­duc­trice. Au terme d’une sépa­ra­tion douloureuse et d’un procès non moins spec­tac­u­laire, Mar­garet Keane parvint à faire recon­naître ses droits sur l’ensemble de son œuvre.

Il y avait for­cé­ment matière pour Tim Bur­ton à retrou­ver dans cette his­toire quelques-unes de ses obses­sions : l’affection sans borne pour les per­son­nal­ités en marge ; la volon­té de défendre des artistes dont le tal­ent est inverse­ment pro­por­tion­nel à la sincérité ; le goût pour le laid, le bizarre et le ris­i­ble, que son regard de grand timide génial est par­venu à mag­ni­fi­er dans la plu­part de ses pre­miers films. Las : s’il faut recon­naître au cinéaste une volon­té évi­dente et réelle­ment intéres­sante de faire évoluer son univers dans un cadre plus réal­iste que ses dernières super­pro­duc­tions, aus­si bour­sou­flées qu’asphyxiantes, force est de con­stater que la greffe ne prend jamais. Certes, on retrou­ve ici les couleurs pas­tels et la lumière aveuglante d’Edward aux mains d’argent ou Mars Attacks !, là une sil­hou­ette de brune dégin­gandée (incar­née ici par Kris­ten Rit­ter dans un sec­ond rôle de bonne copine) qui rap­pelle Lisa Marie ou Hele­na Bon­ham Carter ; pour le reste, Big Eyes ressem­ble aus­si peu à un film de Tim Bur­ton qu’une œuvre de Mar­garet Keane évoque un Picas­so.

Qui trop embrasse mal étreint

Suiv­ant à la let­tre un scé­nario écrit à qua­tre mains en pilotage automa­tique (par les auteurs, entre autres, de Lar­ry Fly­nt et Man on the Moon… et d’Ed Wood), Bur­ton se fond dans un académisme ron­flant avec la vir­tu­osité d’un sep­tu­agé­naire se glis­sant dans ses charentais­es. Le film suit méthodique­ment son intrigue sans jamais s’attarder sur les ques­tions qui auraient pu l’emmener vers d’autres ter­ri­toires : d’où venait l’inspiration de Mar­garet Keane ? Qu’est-ce qui dans ses pein­tures a pu autant fascin­er les Améri­cains de l’époque ? Tim Bur­ton sur­v­ole le sujet en le bal­ayant d’un revers de main, préférant se con­cen­tr­er sur l’aliénation pro­gres­sive d’une femme réservée et com­plexée par un men­tor gou­jat au bagout phénomé­nal. Pourquoi pas ? Mais la métaphore de l’artiste écrasé par un pro­duc­teur sur­puis­sant, qui sait telle­ment bien ven­dre son pro­tégé qu’il finit par lui vol­er son œuvre, est ici traitée avec une telle emphase que le film entier finit par s’engluer dans un com­bat de car­i­ca­tures dont per­son­ne (les per­son­nes réelles dont Big Eyes racon­te l’histoire, les per­son­nages stéréo­typés du film, les comé­di­ens qui les incar­nent et le cinéaste lui-même) ne sort vain­queur, et encore moins le spec­ta­teur. La pau­vre Amy Adams doit se con­tenter d’écarquiller les yeux face au numéro grotesque d’un Christoph Waltz en roue libre, gri­maçant et ges­tic­u­lant dans cha­cune de ses scènes, jusqu’à l’épuisement. Ni suff­isam­ment out­ranci­er pour devenir la par­o­die de biopic qu’il aurait pu être (ce que son sujet et son cinéaste pou­vaient laiss­er espér­er), ni assez fasciné par l’histoire qu’il racon­te, Big Eyes finit par ressem­bler à l’ombre de Bur­ton lui-même : un film atteint du syn­drome de Stock­holm, qui étreint vigoureuse­ment ce qui le retient en otage. Hol­ly­wood : 1, Bur­ton : 0.

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