White Shadow

White Shadow

de Noaz Deshe

  • White Shadow
  • Tanzanie, Allemagne, Italie2013
  • Réalisation : Noaz Deshe
  • Scénario : Noaz Deshe, James Masson
  • Image : Noaz Deshe, Armin Dierolf
  • Décors : Smith Kimaro, Deepesh Shapriya
  • Costumes : Sandra Leutert, Caren Miesenberger
  • Montage : Noaz Deshe, Xavier Box, Robin Hill, Nico Leunen
  • Producteur(s) : Noaz Deshe, Francesco Melzi d'Eril, Ginevra Elkann
  • Production : Shadoworks, Asmara Films, Mocajo Film
  • Interprétation : Hamisi Bazili, James Gayo, Salum Abdallah, Riziki Ally, Glory Mbayuwayu
  • Distributeur : Premium Films
  • Date de sortie : 4 mars 2015
  • Durée : 1h55

White Shadow

de Noaz Deshe

Le diable de Tanzanie


Le diable de Tanzanie

Noaz Deshe, dont le film paraît sur nos écrans six mois avant les élec­tions prési­den­tielles en Tan­zanie, n’aura sûre­ment pas choisi cette date au hasard. Il faut dire qu’en Afrique de l’est, et notoire­ment en Tan­zanie où se déroule le réc­it, l’appel des urnes sonne l’ouverture de la chas­se aux albi­nos, dont les con­tre­bandiers reven­dent mem­bres et organes à prix d’or. À l’instar des espèces ani­males men­acées, du rhinocéros blanc à l’éléphant, l’albinisme fait l’objet d’un culte de sor­cel­lerie et d’un bra­con­nage bar­bare que les autorités con­cernées peinent à refrén­er. En cause, les politi­ciens eux-mêmes qui, pour s’attirer bonne for­tune à l’heure du vote, com­man­di­tent en secret le débitage de leurs conci­toyens dépig­men­tés.

C’est dans ce con­texte acca­blant que sort White Shad­ow, pre­mier long repar­ti de la Mostra 2013 avec un « Lion du futur » entre ses griffes, une pluie de louanges et l’extrême-onction de F.F. Cop­po­la sous la forme d’un intim­i­dant « Time­less, haunt­ing, hor­rif­ic, beau­ti­ful » qui sem­ble défi­er quiconque d’oser la moin­dre objec­tion. Le CV du réal­isa­teur, dont le dossier de presse nous indique qu’il est né au Proche-Ori­ent mais se définit comme « sans État fixe », n’avait pas de quoi ras­sur­er : Noaz Deshe vit aujourd’hui à Berlin, pré­pare une expo peinture/vidéo pour 2016 et col­la­bore avec les « Dead Man’s Bones », le groupe folk de Ryan Gosling. Sur le papi­er, c’est peu dire que son pro­gramme d’ethnographe à la petite semaine s’exposait à nos réserves, avec son sujet mastodonte et un embal­lage dont on red­outait beau­coup la gra­tu­ité arty.

Faux départ humaniste

Pour­tant, quelques min­utes suff­isent à entrevoir dans le tohu-bohu d’images parkin­soni­ennes qui ouvre cette fuite con­tre la mort, un peu plus qu’une pose de modeux. La cav­ale d’Alias, jeune albi­nos d’une douzaine d’années, com­mence deux fois : une pre­mière fois en vision sub­jec­tive, où ses mains phos­pho­res­centes se découpent sur un cré­pus­cule d’apocalypse (intro­duisant l’histoire de fan­tôme promise par le titre) ; et une sec­onde fois sur la course d’un poulet, au ras du sol, sous le regard extérieur d’Alias dont la mère découpe des morceaux de viande crue. À pre­mière vue, rien qu’un incip­it sco­laire, avec hal­lu­ci­na­tion pro­gram­ma­tique de con­ven­tion et cut bru­tal dans un quo­ti­di­en diurne et banal qu’au mieux, d’élégantes fan­fre­luches ouvri­raient à un front mythologique.

Mais, alors que se pro­file un hon­nête film-sor­ci­er, avec la volon­té à peine dis­simulée de faire courir son con­te hor­ri­fique pour enfants sur les sen­tiers rêch­es d’un Grandrieux, le réc­it échappe intel­ligem­ment au con­traste « triv­i­al­ité du quotidien/évasion noc­tam­bule » qui lui pendait au nez. D’abord, parce que la fuite de ce petit poucet recou­vre deux men­aces de dis­pari­tion dis­tinctes et enchevêtrées : la pre­mière est liée au traf­ic d’organes et des­sine un des­tin de proie, dont le mas­sacre du père albi­nos d’Alias donne rapi­de­ment l’alerte ; tan­dis que la sec­onde est un pur prob­lème d’invisibilité sociale, donc de fan­tôme. Ces deux réal­ités con­traires trou­blent Alias, et avec lui le film, divisé entre un excès de voy­ance (la phos­pho­res­cence du plan lim­i­naire, qui réap­pa­raî­tra plusieurs fois, et que le héros recou­vri­ra de boue, le temps d’un clin d’œil au Preda­tor de John McTier­nan) et un défaut absolu de con­sid­éra­tion qu’endosse Antoinette, la fille aimée aux yeux de qui lui n’est qu’une ombre.

Si bien que White Shad­ow tresse un sur­vival de sor­ci­er dont le mal cir­cule clan­des­tine­ment (puisqu’il émane d’une rumeur, intan­gi­ble comme chez Fried­kin, avec qui néan­moins la com­para­i­son n’ira pas plus loin) avec une romance d’enfants de la lune. La beauté de ce film géminé repose ain­si sur la promesse de la dis­pari­tion d’Alias, qui fait se rejoin­dre les deux fils sans que Deshe ne tranche entre dépeçage et évanouisse­ment. Un insert minus­cule résume ce pro­gramme démo­ni­aque à lui seul : un petit albi­nos y pisse debout dans la pénom­bre, et tan­dis que son corps flotte dans un sur­sis de paix noc­turne, l’obscurité men­ace tou­jours de l’engloutir. La peau des albi­nos y appa­raît comme un négatif non révélé, et fait d’eux des créa­tures inver­sées dont la mon­stru­osité ne tient qu’à un mau­vais mon­tage. Leur peau ne recou­vre pas l’intérieur du corps, il en révèle au con­traire les chairs – cet envers tant con­voité qui fait la for­tune des bra­con­niers. En épou­sant le point de vue d’Alias, pau­vre dia­ble mal assem­blé, le film fait de l’endroit – la norme, le ciel blanc sur lequel con­trastent les peaux noirs – un cauchemar démen­tiel, et de son envers noc­turne la promesse d’une ligne de fuite.

Vegan survival ?

La diver­gence d’Alias ne tient bien qu’à ce mil­limètre de mem­brane blanche qui le recou­vre tout entier. Or le sang ver­sé par son père et le petit albi­nos men­tion­né ci-dessus est le même que celui de son oncle noir, assas­s­iné par une mil­ice, ain­si que celui des bra­con­niers sur lesquels s’abat la bar­barie ven­ger­esse des vil­la­geois. À ce titre, le film ne fait pas d’équivoque : si les albi­nos de la région sont pour­chas­sés comme des volailles pour leur sot‑l’y‑laisse, c’est parce qu’un Styx de sang irrigue la société tan­zani­enne depuis ses racines pro­fondes. C’est pourquoi le film com­mence deux fois : d’abord avec un fan­tôme, puis avec un poulet. Ce volatile, qu’Alias décapit­era et lais­sera courir étêté, c’est lui, et tout le gibier (ani­mal comme humain) men­acé de débitage.

À l’heure où l’idéologie anti­spé­ciste fait son retour en grâce, force est de con­stater – une fois n’est pas cou­tume – que la grille de lec­ture veg­an offre une option per­ti­nente à l’examen de White Shad­ow. Il suf­fit pour s’en con­va­in­cre de repren­dre le tra­jet d’Alias, qui d’éleveur-prédateur-mangeur, finit par refuser d’infliger aux assas­sins de son ami albi­nos le même traite­ment bar­bare qu’eux lui ont pour­tant fait subir. Sous cet éclairage, le film ressem­ble moins à un con­te human­iste qu’à un réc­it d’apprentissage végé­tarien. La démon­stra­tion CQFD vis­erait à con­clure qu’une rela­tion de causal­ité existe bien entre la con­som­ma­tion de viande – très présente au début du film, puisque la mère d’Alias tranche de la volaille crue, et que son père se fait lit­térale­ment découper pen­dant que mijote le dîn­er – et une sauvagerie mal décrot­tée dont nous seri­ons, nous autres non-veg­ans, les héri­tiers incon­scients. On passe sur ces querelles de bac à sable, indignes du film, car Deshe a le mérite de ne pas farder un sujet sous une autre cause, rel­e­vant un rap­port juste sans dis­soudre ses ambi­tions mythologiques dans une idéolo­gie. Ce tres­sage solide fait de White Shad­ow un peu plus qu’un man­i­feste, un film de fan­tôme, une ethno­gra­phie, un sur­vival cracra ou un bid­ule expéri­men­tal : il est tout cela à la fois.

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