Polyester

Polyester

de John Waters

  • Polyester
  • USA1980
  • Réalisation : John Waters
  • Scénario : John Waters
  • Image : David Insley
  • Costumes : Van Smith
  • Montage : Charles Roggero
  • Musique : Chris Stein, Michael Kamen, Debbie Harry
  • Producteur(s) : John Waters
  • Production : New Line Cinema
  • Interprétation : Divine (Francine Fishpaw), Tab Hunter (Todd Tomorrow), Edith Massey (Cuddles Kovinsky), David Samson (Elmer Fishpaw), Mary Garlington (Lu-Lu Fishpaw), Ken King (Dexter Fishpaw), Mink Stole (Sandra Sullivan), Rick Breitenfeld (Dr. Quackenshaw)...
  • Distributeur : Warner Bros. France
  • Date de sortie : 25 février 2015
  • Durée : 1h25

Polyester

de John Waters

Smells like trash spirit


Smells like trash spirit

L’hystérique Doc­teur Arnold Quack­en­shaw nous révèle un procédé révo­lu­tion­naire pour lequel les pro­duc­teurs de Poly­ester n’ont pas hésité à explos­er le bud­get du film : l’odorama. À la fin de l’exposé, il présente fière­ment le graal, fruit d’années de recherche, que tient égale­ment chaque spec­ta­teur dans la salle : la fameuse carte à grat­ter qui lui per­me­t­tra de sen­tir les odeurs en même temps que les per­son­nages. Cette tech­nolo­gie de pacotille présen­tée dans cette désopi­lante séquence d’introduction gen­ti­ment ironique, c’est l’idée de génie de son réal­isa­teur John Waters.

Ce gad­get a large­ment con­tribué à faire de Poly­ester un film culte. Toute­fois, il ne faudrait pas lim­iter ce dis­posi­tif joyeuse­ment cheap – et qui ne fonc­tionne d’ailleurs pas tou­jours vrai­ment – à un sim­ple pré­texte sans intérêt nar­ratif, lim­ité à une redon­dance par rap­port à l’image. Car l’odeur est le fil con­duc­teur de l’histoire de Francine Fish­paw, des­per­ate house­wife inter­prétée avec maes­tria par l’ébouriffante Divine.

Femme au bord de la crise de nerfs

En apparence, Francine a tout pour être heureuse : une mai­son à Bal­ti­more – ville natale de John Waters et cadre de tous ses films –, un mari, une fille, un fils, un chien. Quoi de mieux pour incar­n­er la mère et l’épouse mod­èle de la famille idéale, la brave chré­ti­enne de la mid­dle class améri­caine ? Pour Francine, le bon­heur ne tient qu’à un pschitt de désodor­isant entre deux prières. Mais le pape du mau­vais goût qu’est John Waters explose le monde asep­tisé rêvé par son héroïne en le pul­vérisant d’odeurs de pieds, de flat­u­lences ou de putois, éma­na­tions d’une famille vul­gaire et par­faite­ment odieuse avec madame Fip­shaw. L’époux est un pornographe macho volage, le fils, Dex­ter, un snif­feur de colle « écraseur de pieds en série », la fille, Lu-Lu, une hys­térique nymphomane et la mère de Francine une insup­port­able klep­tomane.

Les Fish­paw for­ment un con­glomérat de vices déviant les arché­types famil­i­aux vers la dépra­va­tion, qui ne tarde pas à entraîn­er la pau­vre Francine dans une véri­ta­ble descente aux enfers. La décou­verte de l’adultère de son mari la fait som­br­er dans l’alcool et la pousse dans les bras d’un play-boy – incar­né par Tab Hunter qui chante sur la BO com­posée par Deb­bie Har­ry – for­cé­ment manip­u­la­teur. Dans ce caphar­naüm de débauche filmé comme un soap opera trash, le drame de Francine relève de la farce bur­lesque et grotesque plutôt que du mélo hol­ly­woo­d­i­en ou du chemin de croix doloriste des per­son­nages d’un Lars Von Tri­er.

Dreamland

Poly­ester est peut-être le pre­mier film du dandy de l’outrance à des­ti­na­tion d’un plus large pub­lic, qui met en berne la scat­olo­gie de Pink Flamin­gos et l’obscénité cocasse de Female Trou­ble. Il n’en est pas moins trash pour autant, la vul­gar­ité s’étant déplacée du visuel au ver­bal. Le cinéaste quitte les marges de ses précé­dents films pour aller percer le poli­tique­ment cor­rect en son cœur, l’attaquer sur son pro­pre ter­ri­toire : la famille. La matu­rité du cinéaste répond à celle invo­quée par le Quack­en­shaw dans son pro­logue. Le Doc­teur estime en effet que les spec­ta­teurs sont désor­mais assez matures pour accepter que dans la vie, il y a des choses qui puent. En somme, pour admet­tre qu’on ne leur mon­tre pas qu’un pur diver­tisse­ment sur fond pub­lic­i­taire prô­nant les valeurs de la société puri­taine.

C’est juste­ment ce vers quoi tend alors ce qu’on a pu appel­er le ciné­ma rea­ganien. Suc­cé­dant à l’audace des sev­en­ties portée par les movie brats, il con­damne les déviances de la société améri­caine et offre une fig­u­ra­tion manichéenne de l’héroïsme. Le ciné­ma risque de se faire le récep­ta­cle d’une purge morale ouverte par la Nou­velle Droite par­ti­c­ulière­ment réac­tion­naire qui règne aux États-Unis. Fer­me­ment opposée à la mon­tée de la vio­lence, la révo­lu­tion sex­uelle, l’émancipation fémi­nine, l’avortement, elle remet au (bon) goût du jour les valeurs fon­da­men­tales de la famille et le culte du corps.

Poly­ester, dès 1981, met le feu à cette idéolo­gie bien pen­sante en en retour­nant toutes les con­ven­tions pour faire du cer­cle famil­ial le ter­ri­toire idéal de la pure per­ver­sion : nymphomanie, fétichisme, adultère, obses­sion pornographique, avorte­ment décom­plexé, alcoolisme, délin­quance, vio­lence grotesque. Et bien sûr le corps hors normes, obèse et trav­es­ti, de Divine, qui porte le film de bout en bout de son imposante et for­mi­da­ble présence. Le film vaut le détour rien que pour elle, actrice drag queen fétiche du cinéaste qui l’accompagnera jusqu’à Hair­spray, sor­ti en 1988, année de sa mort.

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