Le Dernier Loup

Le Dernier Loup

de Jean-Jacques Annaud

  • Le Dernier Loup
  • Chine, France2013
  • Réalisation : Jean-Jacques Annaud
  • Scénario : Alain Godard, Jean-Jacques Annaud, Lu Wei, John Collee
  • d'après : le roman Le Totem du loup
  • de : Jiang Rong
  • Image : Jean-Marie Dreujou
  • Décors : Quan Rongzhe
  • Montage : Reynald Bertrand
  • Musique : James Horner
  • Producteur(s) : La Peikang, Xavier Castano, Jean-Jacques Annaud
  • Interprétation : Feng Shaofeng (Chen Zhen), Shawn Dou (Yang Ke), Ankhnyam Ragchaa (Gasma), Yin Zhusheng (Bao Shunghi), Basen Zhabu (Bilig), Baoyingexige (Batu)...
  • Dressage des loups : Andrew Simpson
  • Distributeur : Mars Films
  • Date de sortie : 25 février 2015
  • Durée : 1h58

Le Dernier Loup

de Jean-Jacques Annaud

Steppe Up


Steppe Up

On trou­vera bien sûr des motifs de mau­vais esprit quant au nou­veau film de Jean-Jacques Annaud. Sur son retour bien oppor­tun, suite à ses récents échecs com­mer­ci­aux, au film d’aven­tures inclu­ant des prouess­es d’an­i­maux, genre où le suc­cès ne lui a pas man­qué. Sur son appar­ent retour en grâce auprès des autorités chi­nois­es, lui qui s’é­tait attiré leurs foudres il y a deux décen­nies avec un Sept ans au Tibet qui ne méri­tait pas tant de pub­lic­ité, apaise­ment qui n’est sûre­ment pas sans lien avec la mise en sour­dine du sous-texte poli­tique du roman ici adap­té (le best-sell­er chi­nois Le Totem du loup pub­lié sous le pseu­do­nyme Jiang Rong). Sur ses per­sis­tantes manières d’il­lus­tra­teur, pris­on­nier d’une gram­maire enivrée de grands espaces et de regard touris­tique sur le ter­ri­toire étranger, frôlant le ridicule dès qu’il s’ag­it de chercher une dimen­sion mys­tique (les ralen­tis sys­té­ma­tiques dès que des loups pointent majestueuse­ment sur les hau­teurs, des appari­tions dans les nuages dif­fi­ciles à pren­dre au sérieux). On peut relever tout cela — et pour­tant con­stater que, dans l’ensem­ble, Le Dernier Loup s’avère le film le moins creux et le plus vivant de son auteur depuis des lus­tres.

Petite his­toire dans la grande : pen­dant la “révo­lu­tion cul­turelle”, deux étu­di­ants de Pékin sont envoyés dans un vil­lage de Mon­golie-intérieure pour y édu­quer fer­miers et berg­ers à la cul­ture dom­i­nante. L’un des étu­di­ants, Chen Zhen, fait plutôt l’in­verse, s’in­téres­sant à la cul­ture mon­gole et notam­ment au rap­port des autochtones à leur ani­mal-totem qui règne encore dans la région : le loup. Or des déci­sions de l’ad­min­is­tra­tion chi­noise au détri­ment des loups provo­quent un déséquili­bre naturel et par con­séquent des con­flits, non seule­ment entre les pop­u­la­tions humaine et lupine, mais aus­si entre les eth­nies han et mon­gole. Et l’ini­tia­tive per­son­nelle de Chen Zhen d’adopter un mignon petit lou­veteau pour le sauver d’un mas­sacre n’arrange pas vrai­ment les choses… Si on recon­naît là des for­mules famil­ières à Annaud (his­toire, éva­sion exo­tique, l’an­i­mal comme objet de sym­pa­thie a pri­ori et à dis­tance, orchestre ron­flant de James Horner…), on est sur­pris de réalis­er qu’au-delà des fig­ures con­nues et l’a­cadémisme avec lequel le réal­isa­teur cap­i­talise dessus, le film recèle des enjeux moins super­fi­ciels que d’or­di­naire chez son auteur, et même parvient à en saisir quelques-uns.

“Quelque chose passe”

Comme sou­vent dans les adap­ta­tions de romans par Annaud, le pre­mier fac­teur de réus­site ou d’échec appa­raît dans la façon dont le matéri­au d’o­rig­ine est digéré par le scé­nario. Ici, le réc­it écol­o­giste de Jiang Rong ne laisse pas à Annaud le loisir de faire ce qu’il a trop fait avec d’autres ani­maux (L’Ours, Deux frères) : illus­tr­er chez eux des sim­u­lacres de sen­ti­ments humains, déguis­er le sim­plisme sous d’at­ten­dris­sants pelages. Qu’il soit petit ou grand, le loup de Mon­golie reste cette créa­ture mys­térieuse, étrangère mais sou­veraine, que nul ne peut pren­dre à la légère et encore moins pour une peluche. D’une manière générale, la nature a une présence éton­nam­ment maîtresse dans le film, non seule­ment comme décor pro­pre à charmer l’œil et les panoramiques, mais aus­si comme régu­la­trice des rela­tions entre les vivants. Un cer­tain nom­bre de bas­cule­ments de sit­u­a­tion procè­dent de lois naturelles et de l’in­ter­ces­sion de l’homme à leur égard. D’abord, on expose un équili­bre naturel basé sur les saisons, la chaîne ali­men­taire et la façon dont l’homme autochtone s’y est adap­té (ain­si les gazelles font-elles con­cur­rence aux mou­tons sur les pâturages, mais on évite d’en tuer pour éviter que les loups se rabat­tent sur les dits mou­tons…). Puis, la per­tur­ba­tion de pièces de l’ “édi­fice” par l’homme entraîne un enchaîne­ment d’autres phénomènes naturels qui appel­lent des réac­tions humaines, lesquelles men­a­cent de provo­quer d’autres per­tur­ba­tions (fût-ce en se déplaçant d’une zone à l’autre, allant à la ren­con­tre d’autres com­mu­nautés), etc. Ain­si le film donne-t-il l’im­pres­sion d’a­vancer suiv­ant un engrenage inspiré hors des for­mules arbi­traires de scé­nar­istes, menant d’un ordre d’en­tente mutuelle à un ordre con­flictuel, et dont il est clair qu’il sera dif­fi­cile­ment réversible.

Quant à l’évo­ca­tion des per­tur­ba­tions humaines et aux pul­sions qui les sus­ci­tent, si elle n’est pas exempte de sim­plisme (la clas­sique cupid­ité, ici cachée der­rière l’idéolo­gie maoïste), elle donne au moins lieu à un por­trait rela­tion­nel d’un trou­ble rare dans la fil­mo­gra­phie d’An­naud. Sur le plan indi­vidu­el, en effet, Le Dernier Loup se révèle le réc­it d’une dépen­dance bien humaine, celle de Chen Zhen à l’an­i­mal qu’il s’est appro­prié, à son pro­pre sen­ti­ment de maîtrise (masqué au départ sous le bon sen­ti­ment de la pitié). Com­met­tant d’abord la méprise d’élever “son” loup tel un chien (pra­tique con­tre nature et à l’échec qua­si garan­ti), c’est lui qui se retrou­ve sub­jugué par l’être-objet qu’il a fait entr­er dans sa vie, au point de se décon­necter de ses per­cep­tions du réel, voire de ses désirs — obses­sion qu’An­naud filme avec une inten­sité pal­pa­ble (dans la direc­tion de l’ac­teur Feng Shaofeng) et une matu­rité bien­v­enue à défaut d’être tou­jours sub­tile. Il est d’ailleurs notable chez le réal­isa­teur que même l’habituelle romance entre deux per­son­nes d’eth­nies étrangères (le héros et une femme du vil­lage) se trou­ve ici mise en sour­dine, et ce pour une rai­son non dite mais évi­dente et fondée qu’on résumera rapi­de­ment ain­si : l’homme ne peut s’ou­vrir pleine­ment à ses désirs tant que des sen­ti­ments plus pos­ses­sifs le tenail­lent. D’autres cinéastes avant Annaud ont exploré cette idée avec plus de force et de rigueur (rap­pelons-nous la tyran­nie de la vengeance dans les films de Fritz Lang). Mais voir cette con­science cir­culer à tra­vers le for­matage d’un diver­tisse­ment con­sen­suel, voir le réal­isa­teur de Stal­in­grad esquiss­er un tel por­trait humain au-delà du pre­mier degré, est tou­jours bon à pren­dre. Comme dis­ait Daney à pro­pos d’un film pass­able d’un autre cinéaste qu’il n’es­ti­mait guère : “quelque chose passe”.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Or noir
Or noir