Two Years at Sea

Two Years at Sea

de Ben Rivers

  • Two Years at Sea
  • Royaume-Uni2011
  • Réalisation : Ben Rivers
  • Image : Ben Rivers
  • Son : Ben Rivers
  • Montage : Ben Rivers
  • Musique : Jake Williams
  • Producteur(s) : Ben Rivers
  • Interprétation : Jake Williams
  • Distributeur : Norte Distribution
  • Date de sortie : 4 février 2015
  • Durée : 1h28

Two Years at Sea

de Ben Rivers

Un souverain en son royaume


Un souverain en son royaume

Où était passé Two Years at Sea depuis que nous l’avions décou­vert avec ent­hou­si­asme à la Mostra de Venise en 2011 ? On avait recroisé sa route en France à Ciné­ma du Réel en mars 2012, puis sa dis­tri­b­u­tion en salles était évo­quée, mais tou­jours retardée, le tout scan­dé par quelques pro­jec­tions ici et là. La voici donc cette sor­tie, qui per­met d’élargir l’au­di­ence d’un cinéaste omniprésent dans le cir­cuit des fes­ti­vals plus ou moins « poin­tus », mais n’ayant jamais fait l’ob­jet d’une exploita­tion com­mer­ciale. C’est évidem­ment un bon sig­nal, même si l’on se doute bien qu’elle ne se fera pas for­cé­ment à grand bruit.

Hypothèse poétique

On pour­rait car­ac­téris­er Ben Rivers comme un inven­teur de mon­des, de songes issus du réel. C’est ce que dessi­nait son film précé­dent, le moyen métrage Slow Action (2010), dans lequel nous par­tions à la ren­con­tre d’é­tranges civil­i­sa­tions per­dues – com­plète­ment imag­i­naires – avec des images sec­ondées par un com­men­taire ethno­graphique aus­si pré­cis que fic­tif. On peut situer le Bri­tan­nique dans une incer­taine frange à la lisière de l’art con­tem­po­rain (son tra­vail est aus­si dif­fusé dans des galeries) et de la matéri­al­ité même du ciné­ma (ce qui le rap­procherait de « l’ex­péri­men­tal ») en rai­son d’un rap­port fétichiste à la pel­licule. Il s’ag­it ici d’un 16mm (ensuite gon­flé en 35mm) imprimé par une vieille Bolex, dans un noir et blanc plein d’aspérités et d’ac­ci­dents lumineux – cette pel­licule est large­ment périmée –, le tout pro­jeté dans un for­mat Scope qui fait la part belle à l’e­space.

Le réel de Ben Rivers, c’est cette matéri­al­ité de la bobine, c’est aus­si celle des lieux où il situe ses films ; c’est égale­ment la grande car­casse de Jake, un ermite, cheveux et barbe hir­sutes, affairé dans le com­plet isole­ment du bric-à-brac où il vit. Mais il s’ag­it aus­si d’un roy­aume : car­a­vane, cabane, mai­son, et le vide envi­ron­nant – bois touf­fus et lan­des désolées. Le sou­verain est débon­naire, il s’active par des actes et des gestes qui ont pour fonc­tion de faire et refaire ce cos­mos Si l’on pense évidem­ment à Walden ou la vie dans les bois de Thore­au, Jake peut tout autant faire fig­ure de cinéaste sans caméra, met­teur en scène de son pro­pre monde, refor­mu­lant le réel ; si bien qu’il est ten­tant d’y voir le por­trait en creux d’un créa­teur soli­taire, un dou­ble de Ben Rivers.

Du topos à l’utopie

Le film suit aus­si un chem­ine­ment du topos à l’u­topie, ce que tra­vaille tou­jours Ben Rivers, en solo ou avec son com­père Ben Rus­sell avec qui il a co-réal­isé le court The Cre­ation As We Saw It (2012) et A Spell to Ward Off the Dark­ness (2013), un long métrage – bien moins con­va­in­cant – dont la sor­tie est prévue le 18 mars prochain. On pour­rait car­ac­téris­er Two Years at Sea comme une rêver­ie – cer­tains élé­ments, notam­ment l’en­vol d’une car­a­vane, y ren­voient très directe­ment. Il est un autre roi que Jake ici : l’imaginaire. Ben Rivers joue notam­ment sur une incer­ti­tude géo­graphique qu’amorce le plan d’ouverture ; la caméra se met dans les pas de notre Robin­son qui avance dans la neige : nous voici trans­portés dans quelque grand espace nord-améri­cain. Un tim­bre furtive­ment aperçu, le volant d’une auto calé à droite, les lan­des austères nous met­tront sur une autre voie, bri­tan­nique – il s’ag­it de l’É­cosse.

Ben Rivers ne taille pas dans le temps, il l’épouse. L’étirement des plans mar­que cette volon­té de coïn­cider avec la matéri­al­ité de l’écoulement tem­porel, ce qui donne toute sa cohérence au fait de filmer en pel­licule (la fin de la bobine décide autant du mon­tage que la tra­di­tion­nelle coupe). Ce matéri­au est à la fois sen­si­ble et rugueux : des rayures, du grain, des incan­des­cences. Dif­fi­cile d’imaginer plus beau dia­logue entre ce matéri­au hési­tant et la présence au monde de Jake, et peut-être la nôtre. Au bout de ce chemin en com­pag­nie de notre sou­verain, il nous reste à rêver éventuelle­ment avec lui : la lueur d’un feu éclaire le vis­age du per­son­nage, ses paupières s’af­fais­sent, le regard faib­lit, tout comme la lumière pré­caire dif­fusée par le tapis de braise dans l’âtre. Le fon­du au noir finit par émerg­er de lui-même. La caméra tourne encore dans l’obscurité dev­enue totale, elle veille encore, un peu.

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