Horizons perdus

Horizons perdus

de Frank Capra

  • Horizons perdus
  • (Lost Horizon)
  • États-Unis1937
  • Réalisation : Frank Capra
  • Scénario : Robert Riskin, Sidney Buchman
  • d'après : le roman Les Horizons perdus
  • de : James Hilton
  • Image : Joseph Walker
  • Costumes : Ernest Dryden
  • Montage : Gene Havlick, Gene Milford
  • Musique : Dimitri Tiomkin
  • Producteur(s) : Frank Capra
  • Interprétation : Ronald Colman (Robert Conway), Jane Wyatt (Sondra), Edward Everett Horton (Alexander P. Lovett), John Howard (George Conway), Thomas Mitchell (Henry Barnard), Margo (Maria), Isabel Jewell (Gloria Stone), H. B. Warner (Chang), Sam Jaffe (Grand Lama)
  • Date de sortie : 4 février 2015
  • Durée : 2h12

Horizons perdus

de Frank Capra

Qu'elle était belle ma vallée


Qu'elle était belle ma vallée

Utopiste moral­iste, Frank Capra a con­nu son heure de gloire tout au long des années 1930 et 1940, au point d’être devenu l’un des représen­tants du nation­al­isme opti­miste améri­cain post-crise 1929. Con­sacré cinéaste roo­sevel­tien par la force des choses – alors que Capra se définis­sait davan­tage comme Répub­li­cain et que ses films nav­iguaient de manière ambiguë entre l’euphorie marx­iste de L’Extravagant Mr Deeds et le con­ser­vatisme dés­espéré de La vie est belle –, il n’était pas pour autant décon­nec­té des tour­ments poli­tiques mon­di­aux de son époque. En témoigne cet étrange objet qu’est Les Hori­zons per­dus, adap­ta­tion du roman éponyme de James Hilton (1933) sor­tie en 1937 dans un con­texte poli­tique qui n’était absol­u­ment pas neu­tre, l’Europe se ren­dant pris­on­nière de régimes dic­ta­to­ri­aux qui allait con­duire à la plus grande tragédie du siè­cle. Allé­gorie sur­prenante de fragilité du par­adis per­du, le film met en scène une poignée d’Américains rescapés d’un acci­dent d’avion dans l’Himalaya après avoir ten­té de fuir une vio­lente révo­lu­tion à Shang­hai. Face à la déso­la­tion que leur inspire ce désert de mon­tagnes enneigées, les pas­sagers voient rapi­de­ment leur chance de survie s’amoindrir au fur et à mesure que s’écoulent les min­utes. C’est sans compter l’intervention d’un groupe d’hommes sur­gis de nulle part, qui leur pro­posent de les sec­ourir en les accueil­lant à Shangri-La, la val­lée où ils se sont étab­lis depuis un temps indéfi­ni.

Le chemin initiatique

Comme dans de nom­breux films de Capra, la dis­tance à par­courir et les obsta­cles à franchir relèvent de l’argument scé­nar­is­tique impa­ra­ble. On pense bien évidem­ment à New York-Mia­mi dont l’enjeu était de per­me­t­tre le rap­proche­ment d’un homme et d’une femme que tout sépare le temps d’un tra­jet annon­cé dans le titre. Mais même lorsqu’il décidait de se frot­ter à un cer­tain idéal­isme poli­tique, le réal­isa­teur inclu­ait jusque dans les titres de ses œuvres cette artic­u­la­tion entre l’individu et une des­ti­na­tion por­tant en elle un rap­port au monde et à la réal­ité (Mr Deeds Goes to Town en 1936, Mr Smith Goes to Wash­ing­ton en 1938, Meet John Doe en 1941). Dans Les Hori­zons per­dus, dont le titre pes­simiste annonce néan­moins l’échec de la promesse for­mulée dans ce déplace­ment, la décou­verte de la val­lée par­a­disi­aque s’effectue au prix d’un ter­ri­ble effort au tra­vers des chemins escarpés de la mon­tagne enneigée. Pres­tidig­i­ta­teur assumé qui se fiche des invraisem­blances, le réal­isa­teur fait ensuite appa­raître lors d’un champ/contrechamp impa­ra­ble ce lieu mag­ique et totale­ment décon­nec­té de la réal­ité extérieure : la tem­pête de neige laisse place à un temps radieux tan­dis que l’aridité des paysages rocailleux est rem­placée sur les ver­sants opposés par une nature riche et foi­son­nante. Si le spec­ta­teur n’est pas dupe de l’artifice ici exposé, les per­son­nages rescapés ne peu­vent s’empêcher de voir en ce lieu mag­ique la promesse de leur survie. Seule­ment, se dessi­nent au gré des échanges et des ren­con­tres les lim­ites de cet éden en trompe‑l’œil, sorte de cage dorée dont il n’est pas si aisé de repar­tir.

La rumeur du bonheur

Si la struc­ture du réc­it s’articule autour d’un groupe de per­son­nages (comme Capra le fera l’année suiv­ante dans l’enjoué Vous ne l’emporterez pas avec vous), don­nant par­fois le sen­ti­ment qu’il n’existe aucune hiérar­chie des enjeux – ce qui a pour défaut d’amoindrir par­fois l’allégorie poli­tique –, Les Hori­zons per­dus trou­ve pour­tant sa prin­ci­pale incar­na­tion dans le per­son­nage du diplo­mate rescapé Robert Con­way. Partagé entre l’enthousiasme que lui inspire cet endroit accueil­lant, l’admiration qu’il porte pour le Grand Lama – le leader de cette com­mu­nauté prêt à pass­er la main compte tenu de son grand âge – et la défi­ance de son frère George, lui aus­si sur­vivant, à l’égard de ce lieu trop beau pour ne pas être un piège, Robert Con­way doit faire un choix idéologique et le relay­er par des actes. Éter­nel dilemme auquel sont con­fron­tés bon nom­bre de héros issus des films de Capra (le plus bel exem­ple étant celui de L’Homme de la rue, devenu le sym­bole d’une lutte sociale, prêt à mourir pour obéir aux règles de l’in­car­na­tion), le diplo­mate sait aus­si qu’en restant indéfin­i­ment dans cet éden, il privera le reste du monde de ce témoignage por­teur d’espoir. Pes­simiste dans l’âme, la plu­part de ses films n’étant que des anti­dotes au dés­espoir, Frank Capra renonce pour­tant à devenir idéo­logue en esti­mant que l’hu­man­ité n’est finale­ment pas en mesure de se don­ner la chance du bon­heur : cette val­lée fer­tile et pais­i­ble doit-elle rester une sorte de par­adis per­du et oublié ? C’est ce que sem­ble sug­gér­er l’étrange con­clu­sion de ces Hori­zons per­dus car la chaîne est rompue, l’aventure vécue par notre groupe de per­son­nages ne devenant plus qu’une vague rumeur à laque­lle cha­cun peut con­tin­uer de croire… ou pas.

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