Félix et Meira

Félix et Meira

de Maxime Giroux

  • Félix et Meira
  • Canada2014
  • Réalisation : Maxime Giroux
  • Scénario : Maxime Giroux, Alexandre Laferrièrre
  • Image : Sara Mishara
  • Décors : Jérôme Cloutier
  • Costumes : Patricia McNeil
  • Son : Luc Boudrias
  • Montage : Mathieu Bouchard-Malo
  • Musique : Olivier Alary
  • Producteur(s) : Sylvain Corbeil, Nancy Grant
  • Production : Metafilms
  • Interprétation : Hadas Yaron (Meira), Martin Dubreuil (Félix), Luzer Twersky (Shulem), Anne-Elisabeth Bossé (Caroline)
  • Distributeur : Urban Distribution
  • Date de sortie : 4 février 2015
  • Durée : 1h45

Félix et Meira

de Maxime Giroux

Two Lovers


Two Lovers

Félix et Meira est le réc­it d’une ren­con­tre inhab­ituelle. Une jeune mère juive has­sidique étouffe au sein de sa com­mu­nauté dans le quarti­er du Mile End à Mon­tréal et ren­con­tre un héri­ti­er québé­cois, indo­lent et bohème, revenu dans sa ville natale à la suite du décès de son père. Cette ren­con­tre ne sera pas pas­sion­nelle mais pro­fonde et sal­va­trice pour ces deux êtres à la dérive en quête d’une issue de sec­ours. Maxime Giroux, jeune réal­isa­teur québé­cois dont les deux derniers films Demain et Jo pour Jonathan n’ont été vis­i­bles qu’en fes­ti­val, a reçu pour son nou­veau film le Prix du Meilleur Film Cana­di­en au Fes­ti­val du film de Toron­to (face à Mom­my de Xavier Dolan, rap­pelons-le). Si le film lorgne du côté de la comédie roman­tique, il est tein­té d’une incom­men­su­rable mélan­col­ie qui lui con­fère une douceur amère sin­gulière.

Silence is golden

De la comédie roman­tique, Maxime Giroux ne con­serve finale­ment que le car­can pour déploy­er la tra­jec­toire de ses trois per­son­nages prin­ci­paux : la femme, l’a­mant et le mari. Les deux amants vont se ren­con­tr­er, s’ac­cli­mater, s’aimer, être décou­verts, et fuir. Au sein de cette struc­ture fort clas­sique, le réal­isa­teur s’in­téresse surtout à dis­sé­quer les étapes qui for­ment l’at­tache­ment à l’autre et que les choix qui boule­versent une vie. Ain­si, une grande pudeur enrobe le film : pas d’en­volée lyrique ni de déc­la­ra­tion pas­sion­nelle mais une déli­catesse de ton per­ma­nente qui s’il­lus­tre jusque dans les lumières du rude hiv­er cana­di­en, tour à tour ternes et diaphanes. Ces lumières ne sont pas sans rap­pel­er les films new-yorkais et mélan­col­iques de James Gray. Le silence est de mise, une caresse est sen­su­al­ité, les regards en dis­ent long. Félix et Meira se par­lent peu mais se com­pren­nent vite. Ce mode de com­mu­ni­ca­tion cul­min­era dans une des plus belles scènes du film où les deux hommes de Meira se font face pour dis­cuter de l’avenir de la femme qu’ils aiment. Le cham­p/­con­tre-champ qui met en scène leur oppo­si­tion cède la place à un plan d’ensem­ble où l’en­tente entre les deux hommes s’in­stalle pro­gres­sive­ment. Le des­tin de Meira est alors scel­lé dans un duel de regards.

En revanche, lorsque le silence est brisé, la com­mu­ni­ca­tion est ren­due com­pliquée par les dif­férentes langues qui se croisent : on par­le yid­dish dans la com­mu­nauté et anglais ou français avec le « monde extérieur ». C’est apparem­ment en voulant en savoir plus sur le milieu juif has­sidique – que le réal­isa­teur obser­vait depuis dix ans dans le quarti­er du Mile End – que le scé­nario du film est né. Si celui-ci donne un aperçu des rit­uels de cette com­mu­nauté, il ne bas­cule jamais dans les tra­vers du doc­u­men­taire.

Reconstruction

La jeune Hadas Yaron est d’une justesse inouïe dans l’in­car­na­tion de ce per­son­nage douce­ment rebelle, étouf­fant au sein d’une com­mu­nauté qui l’empêche de vivre nor­male­ment (écouter de la musique, porter un jeans, ne pas porter de per­ruque…). Sa trans­for­ma­tion n’est pas écla­tante mais tout en nuances, à l’in­star du film dont le rythme général est une lente pro­gres­sion dans son déploiement des sen­ti­ments (d’ailleurs, dans la seule séquence où le film essaye de bris­er ce rythme lorsque Félix se trav­es­tit en juif has­sidique, le film frôle le ridicule). Le film change de tonal­ité le temps d’une séquence à New York où l’in­tim­ité entre les deux amants naît véri­ta­ble­ment. La nuit new-yorkaise prend le pas sur le gris diurne et les lumières de Times Square explosent ouvrant une infinité de pos­si­bles. Mais ceci n’est qu’un éclat au sein de ce réc­it doux-amer qui, plus qu’une sim­ple his­toire d’amour, illus­tre une ten­ta­tive de recon­struc­tion com­mune. Ten­ta­tive que le film ques­tionne jusqu’au bout dans ce dernier plan muet à la fois triste et angois­sant (ironique­ment, il a lieu à Venise, la ville des amoureux), où aucune parole ne peut traduire ce ques­tion­nement fon­da­men­tal auquel seul le temps peut répon­dre : peut-on espér­er recom­mencer à zéro ?

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