La Dixième Victime

La Dixième Victime

de Elio Petri

  • La Dixième Victime
  • (La Decima Vittima)
  • Italie, France1965
  • Réalisation : Elio Petri
  • Scénario : Tonino Guerra, Giorgio Salvioni, Ennio Flaiano, Elio Petri
  • d'après : la nouvelle La Septième Victime
  • de : Robert Sheckley
  • Image : Gianni Di Venanzo
  • Décors : Dario Micheli, Piero Poletto
  • Costumes : Giulio Coltellacci
  • Montage : Ruggero Mastroianni
  • Musique : Piero Piccioni
  • Producteur(s) : Carlo Ponti
  • Production : Compagnia Cinematografica Champion, Les Films Concordia
  • Interprétation : Marcello Mastroianni (Marcello Polletti), Ursula Andress (Caroline Meredith), Elsa Martinelli (Olga), Salvo Randone (le professeur), Milo Quesada (Rudi), Luce Bonifassy (Lidia)...
  • Distributeur : Carlotta Films
  • Date de sortie : 28 janvier 2015
  • Durée : 1h32

La Dixième Victime

de Elio Petri

La chasse


La chasse

Cinéaste rel­a­tive­ment mécon­nu mal­gré sa Palme d’or en 1972 pour La classe ouvrière va au Par­adis, Elio Petri fut pro­fondé­ment mar­qué par une enfance mod­este passée dans la ban­lieue ouvrière de Rome, qui imprégna l’ensemble de son œuvre. D’une fil­mo­gra­phie mar­quée du sceau con­tes­tataire, se détache La Dix­ième Vic­time, improb­a­ble film d’anticipation sor­ti en 1965 qui, sous ses airs d’œuvre-capsule sem­blant résumer à elle seule les marottes esthé­tiques de son époque, porte un regard dés­abusé, qua­si­ment cynique sur ses con­tem­po­rains et les dérives – som­bres et par­fois pré­moni­toires – d’une société déjà à bout de souf­fle. Com­plète­ment fou, à la fois très noir et très pop, La Dix­ième Vic­time est une vraie curiosité à redé­cou­vrir à l’heure de l’obsession hol­ly­woo­d­i­enne pour les gross­es machines dystopiques.

It’s killing time !

La scène d’ouverture, à elle seule, vaut le détour : dans un New York filmé comme aurait pu le faire le Tati de Play­time dopé aux drogues de la Fac­to­ry, un type en cos­tume court après une brune impec­ca­ble­ment vêtue en Cour­rège. Il a un flingue, lui tire dessus à plusieurs repris­es, elle lui échappe à chaque fois et sem­ble s’amuser de cette sit­u­a­tion effrayante dont les pas­sants ne sem­blent aucune­ment se for­malis­er. Que se passe t‑il exacte­ment ? Le mon­tage nous mon­tre en même temps un homme expli­quant face caméra les règles du jeu mon­strueux qui se joue : nous sommes au XXIe siè­cle (le futur donc, à l’époque où le film fut tourné), et pour enray­er la vio­lence, de nou­velles règles ont été établies. Au gré d’un ter­ri­ble tirage au sort, sont désignés des chas­seurs et des vic­times, le pre­mier devant tuer le sec­ond, le sec­ond étant encour­agé à se défendre et à élim­in­er le pre­mier : que le meilleur gagne. Cha­cun pou­vant, d’une épreuve à l’autre, être tour à tour chas­seur ou chas­sé… Mai­gre lot de con­so­la­tion : celui ou celle qui, au terme de dix chas­s­es, parvient à en sor­tir indemne, touche une forte somme en guise de récom­pense.

La vic­time du chas­seur de la scène d’ouverture n’est finale­ment pas celle qu’on croit : l’arroseur fini­ra arrosé par sa red­outable proie, Car­o­line Mered­ith, d’une rafale de balles sor­tant du busti­er de son cos­tume ultra sexy de déesse pop (Mike Myers s’en inspir­era notam­ment pour ses Austin Pow­ers, dont les délires visuels puisent allè­gre­ment dans l’esthétique du film). Elle, c’est Ursu­la Andress, piètre comé­di­enne mais femme sub­lime, idée de cast­ing géniale pour ce rôle de femme fatale séduc­trice et glaciale, qui ne tarde pas à être trou­blée par la fameuse dix­ième vic­time du titre, celle qui manque à son tableau de chas­se : Mar­cel­lo, un Ital­ien dés­abusé et charmeur, mi-dandy mi-gourou d’une secte d’illuminés qui pleurent sur la plage face au soleil couchant, inter­prété par un Mas­troian­ni per­ox­y­dé et bronzé, plus beau que jamais. Car­o­line s’envole pour Rome afin de piéger Mar­cel­lo, accom­pa­g­née d’une équipe télé qui, forte du spon­sor­ing d’une mar­que de thé, compte bien filmer et retrans­met­tre en grandes pom­pes l’exécution du play-boy…

Pop transgressive

S’inspirant très libre­ment d’une nou­velle de Robert Sheck­ley, Elio Petri n’en fait en réal­ité qu’à sa tête, décon­stru­isant minu­tieuse­ment son scé­nario à tiroirs pour y gliss­er ses pro­pres com­men­taires alarmistes sur un monde dont il antic­i­pait tout à la fois la perte de repères et les dérives fas­cistes au nom du bien com­mun. L’obsession sécu­ri­taire, la banal­i­sa­tion de la vio­lence et sa jus­ti­fi­ca­tion à des fins pseu­do-paci­fistes, la supré­matie de la société du spec­ta­cle, les replis iden­ti­taires et religieux sont autant de som­bres pré­mo­ni­tions que sem­ble sans cesse con­tredire l’ambiance visuelle du film. Ray­on­nant de cos­tumes bar­i­olés, de bag­noles ruti­lantes, de meubles et décors psy­chédéliques, La Dix­ième Vic­time enchaîne les plans com­posés comme des tableaux de pop art, empile­ment des créa­tions archi­tec­turales et design les plus folles, au milieu desquelles s’agitent des corps sou­vent sai­sis de trans­es, nap­pés de dia­logues improb­a­bles hérités des séries B les plus far­felues et d’une musique guillerette qui sem­ble si déplacée dans un con­texte aus­si som­bre qu’elle en finit par être inquié­tante. Dif­fi­cile par­fois de ne pas éclater de rire devant des per­les telles que : « Je suis venue à Rome pour étudi­er le com­porte­ment sex­uel de l’homme ital­ien », débité avec le plus grand sérieux du monde par une Ursu­la Andress en cos­tume lycra rose fuch­sia dans une splen­dide décapotable à un Mar­cel­lo Mas­troian­ni impas­si­ble, mais La Dix­ième Vic­time vaut bien plus que son embal­lage un peu kitsch et le pro­pos poli­tique cher à Elio Petri trou­ve para­doxale­ment dans ce cadre une caisse de réso­nance intéres­sante : à ce titre, la fin qui n’en finit plus et l’ultime twist qui con­clut le film sont autant de démon­stra­tions des déchire­ments moraux du cinéaste, véri­ta­ble­ment tirail­lé entre l’espoir d’une sor­tie vers le haut par la seule force des sen­ti­ments humains et l’amer con­stat d’une human­ité con­damnée à la traîtrise et le désar­roi. La Dix­ième Vic­time frôle en per­ma­nence l’auto-parodie sans que l’on puisse vrai­ment décider si c’est volon­taire ou pas, mais ce charme bor­der­line est ce qui fait de sa redé­cou­verte, quar­ante ans après, un plaisir irré­sistible qu’il serait dom­mage de boud­er.

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