Wild
  • Wild
  • États-Unis2014
  • Réalisation : Jean-Marc Vallée
  • Scénario : Nick Hornby
  • d'après : le livre Wild
  • de : Cheryl Strayed
  • Image : Yves Bélanger
  • Décors : John Paino
  • Costumes : Melissa Bruning
  • Son : Coll Anderson
  • Montage : Jean-Marc Vallée alias John Mac McMurphy, Martin Pensa
  • Musique : Susan Jacobs
  • Producteur(s) : Reese Witherspoon, Bruna Papandrea, Bill Pohlad
  • Production : Fox Searchlight Pictures, Pacific Standard
  • Interprétation : Reese Witherspoon (Cheryl Strayed), Gaby Hoffmann (Aimee), Laura Dern (Bobbi), Michiel Huisman (Jonathan)
  • Distributeur : Fox Searchlight Pictures
  • Date de sortie : 14 janvier 2015
  • Durée : 2h

Qu’elle était terne ma vallée


Qu’elle était terne ma vallée

Moins d’un an après le suc­cès de Dal­las Buy­ers Club, le Cana­di­en Jean-Marc Val­lée s’inspire d’une nou­velle his­toire vraie pour rejouer grosso modo le même scé­nario qui lui avait valu deux Oscars (meilleur acteur et meilleur sec­ond rôle) : le réc­it d’une sur­vivante, phœnix ensanglan­té comme l’A­cadémie en raf­fole, endurant toute une série de souf­frances pour mieux renaître de ses cen­dres. Des genoux esquin­tés de Reese With­er­spoon à la mai­greur de Matthew McConaugh­ey ou le dépérisse­ment de Jared Leto, se déploie au fond le même pro­gramme d’une rédemp­tion expi­atrice qui passe par la purifi­ca­tion du corps meur­tri. À ceci près que dans Wild la revi­tal­i­sa­tion du per­son­nage se révèle moins syn­onyme d’un salut moral que d’une pur­ga­tion de l’or­ganique par la nature. Pourquoi pas, après tout, mais le soin qua­si méthodique dont fait preuve le film à recenser toutes les matières, liq­uides et rebuts (vomi, sang, salive, sell­es, eau croupie qu’il fau­dra fil­tr­er, ongles arrachés, etc.) sus­cep­ti­bles d’in­car­n­er ce principe trahit autant un appétit doloriste qu’il ne met en lumière la lour­deur du mou­ve­ment dialec­tique et de son écri­t­ure.

Tambouille organique

Pour­tant le point de départ, pas très éloigné de celui d’Into the Wild (une jeune femme part seule, loin de la civil­i­sa­tion, pour suiv­re une route en pleine nature longue de 1600 km), sem­blait augur­er la promesse d’un sur­vival, qui, loin d’être inc­on­cil­i­able avec le pro­jet du film, aurait pu même lui apporter un peu de chair. Mais passé un pré-générique annon­ci­a­teur d’une odyssée piac­u­laire, Wild s’avère inca­pable de pren­dre en charge cette tra­ver­sée d’un ter­ri­toire vierge. C’est que l’immersion en pleine nature ne sem­ble curieuse­ment pas intéress­er Jean-Marc Val­lée, qui ne cesse d’entrecouper son mon­tage d’inces­sants flash-backs du tumultueux passé de l’héroïne. Il y avait pour­tant là un cer­tain poten­tiel dans ce réc­it d’un itinéraire truf­fés d’enjeux prosaïques (com­ment tra­vers­er une riv­ière, récupér­er de l’eau, trou­ver de la nour­ri­t­ure, etc.) et vecteurs de mise en scène, à côté duquel le film passe hélas com­plète­ment à côté en tombant dans le piège béant du pré-mâchage psy­chologique : il faut que le spec­ta­teur com­prenne vite ce qui se trame dans la tête de l’héroïne, tout de suite, instan­ta­né­ment.

Plutôt que de don­ner à voir le dévoile­ment du per­son­nage par le prisme de sit­u­a­tions et de véri­ta­bles mis­es en ten­sion avec l’espace, le cinéaste fait au con­traire défil­er une salve de décors tris­te­ment inter­change­ables et jamais moteurs de ce qui se joue à l’in­térieur des scènes. Il con­voque à l’inverse tout un atti­rail de procédés extrême­ment grossiers : musique hyper-sig­nifi­ante, voix-over, gros plans sur les corps et la matière, ralen­tis, bref, autant de pon­cifs d’un ciné­ma “sen­soriel” aus­si académique que pub­lic­i­taire. Cette bat­terie de gammes affec­tées, fruit d’intentions mal dégrossies, ne fait que saupoudr­er un triste chapelet de scènes illus­tra­tives et trib­u­taires d’un scé­nario somme toute très bal­isé et qui ne dévie guère de son dis­posi­tif binaire d’allers et retours entre le présent et le passé.

Mais le plus gênant tient peut-être à cette impres­sion tenace que Wild souscrit à une indi­geste recette de cui­sine qui pour­rait définir l’ADN de toute une sous-caté­gorie du ciné­ma d’auteur, où le recours au mon­tage alterné et à des plans “à fleur de peau” (la lumière doucereuse qui vient baign­er les vis­ages, une main cares­sant la crinière d’un cheval, etc.) vise à une sup­posée ivresse des sens – des per­son­nages, du spec­ta­teur. Face à une propo­si­tion filmique aus­si faible, digne d’un mau­vais clip musi­cal (et dont la morale puise d’ailleurs son inspi­ra­tion dans une chan­son de Simon & Gar­funkel – “je préfère être un marteau qu’un clou”[ref]“El Cón­dor Pasa (If I Could)”, Bridge Over Trou­bled Water, 1970.[/ref]), il ne nous reste plus, à l’in­star de l’héroïne, qu’à compter les kilo­mètres qui nous sépar­ent de la ligne d’ar­rivée. Et avec eux les min­utes.

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