La Terre éphémère

La Terre éphémère

de George Ovashvili

  • La Terre éphémère
  • (Simindis Kundzuli)
  • Géorgie, Allemagne, France, République Tchèque, Kazakhstan2014
  • Réalisation : George Ovashvili
  • Scénario : Nugzar Shataidze, George Ovashvili, Roelof Jan Minneboo
  • Image : Elemér Ragályi
  • Son : Johannes Doberenz, Marc Nouyrigat, Frédéric Théry
  • Montage : Kim Sun-min
  • Musique : Josef Bardanashvili
  • Producteur(s) : Nino Devdariani, Eike Goreczka, Guillaume de Seille, Karla Stojáková, Sain Gabdullin
  • Production : Alamdary Film, 42film, Arizona Productions, Axman Production, Kazakhfilm
  • Interprétation : Ilyas Salman (le grand-père), Mariam Buturishvili (la jeune fille), Irakli Samushia (le soldat)
  • Distributeur : Arizona Distribution
  • Date de sortie : 24 décembre 2014
  • Durée : 1h37

La Terre éphémère

de George Ovashvili

Histoire d'un ruisseau


Histoire d'un ruisseau

Sur les îlots éphémères de l’Inguri, en Abk­hazie (région indépen­dante de la Géorgie depuis 1992, recon­nue par six États unique­ment, Russie com­prise), émergeant au print­emps avec la baisse du niveau de l’eau, les paysans font pouss­er les récoltes qui leur per­me­t­tront de vivre et nour­rir leurs familles pen­dant le reste de l’année. Tel est le cas du vieil homme qui s’installe avec la caméra de George Ovashvili sur l’îlot qui nous occupe (arti­fi­cielle­ment créé par la pro­duc­tion) pour cul­tiv­er du maïs, avec l’aide d’une jeune fille dont on ignore d’abord l’identité.

Le premier homme

La Terre éphémère se con­stru­it autour de cette anec­dote : la prise de pos­ses­sion d’une terre vierge et sans pro­prié­taire par un paysan dont la survie dépend de ce tra­vail, qui dur­era plusieurs mois. Presque entière­ment muet, bercé par le chant de l’eau qui s’écoule et du vent qui fait trem­bler les épis, ce deux­ième film géorgien détaille avant toute chose le tra­vail de la terre, l’installation pro­gres­sive du paysan sur ce sol intact, qui passe aus­si par la con­struc­tion d’une cabane où s’abriter et vivre pen­dant quelque temps. Par des change­ments d’échelle et de per­spec­tive, le réal­isa­teur rend habile­ment compte de l’écoulement du temps – d’un gros plan sur une main qui laboure la terre, on passe à un plan d’ensemble sur l’îlot devenu champ, à la terre entière­ment labourée. La sim­ple beauté de l’entreprise est évi­dente, corol­laire de panora­mas d’une beauté presque orig­inelle. La cabane est dressée puis habitée, la terre peu à peu labourée. Les épis ne sont d’abord que des grains, jaunes déposés sur la terre mar­ron, avant de grandir, verts, et de finir brûlés par le soleil. L’histoire de la vie en somme, con­den­sée, accélérée par l’unité de lieu et même de temps (on sait qu’à la fin de la récolte la terre sera immergée de nou­veau). Cette terre éphémère devient une sorte d’Eden où se réfugient deux inno­cents (on le sup­pose…), et l’épilogue du film souligne la petitesse de l’homme face à la nature, puisque c’est un autre paysan qui l’été suiv­ant arrive sur ce même îlot ressur­gi du fleuve, pour exploiter à son tour cette terre qu’il croit vierge de toute influ­ence humaine.

Spé­cial­isé en par­tie dans les copro­duc­tions venues du Cau­case (avec notam­ment l’excellent Leçons d’harmonie, sor­ti lui aus­si cette année), le pro­duc­teur-dis­trib­u­teur français Ari­zona sou­tient ici une ciné­matogra­phie de plus en plus dif­fusée, exportée. Un sou­tien mérité puisque La Terre éphémère est désor­mais dans la short­list pour la course à l’Oscar du meilleur film étranger. Ce deux­ième long-métrage touche toute­fois moins son but dans la mesure où il cherche à dépass­er ce sens lit­téral et assez sim­ple qu’on vient de décrire, à don­ner une portée méta­physique à l’anecdote. Étant presque entière­ment muet, quelques rares échanges mis à part, le scé­nario laisse se ten­dre entre les per­son­nages, mais aus­si les sol­dats abk­hazes et géorgiens qui passent le long de la riv­ière, un réseau d’inquiétudes et de soupçons sur lequel rien n’est jamais tranché. La rela­tion entre la jeune fille – qui sem­ble effectuer ces tâch­es pour la pre­mière fois, et dont l’apprentissage pro­gres­sif est net­te­ment souligné – et son grand-père est lourde d’inconfort et de sous-enten­dus (la jeune fille a honte des change­ments de son corps, vis-à-vis des sol­dats qui la reluquent depuis l’autre rive). L’absence de dia­logues con­damne le jeu à se résumer, au-delà des gestes du labeur, à des moues ou regards qui se veu­lent certes expres­sifs mais restent, par l’accumulation de non-dits, sujets à inter­pré­ta­tion, jamais explic­ités (par exem­ple lorsque la jeune fille saigne un matin, pré­cisé­ment après que la terre de l’îlot a été souil­lée par les sol­dats pen­dant la nuit : s’agit-il d’un par­al­lèle sym­bol­ique avec son appren­tis­sage de la vie, ou le résul­tat d’une vio­lence restée hors champ… les deux inter­pré­ta­tions restent pos­si­bles).

Les épis de la colère

Dans sa mise en abyme de l’histoire de la terre (un tel lyrisme est facile devant la beauté de ce décor : vierge de toute activ­ité humaine, tem­po­raire­ment sor­ti de l’eau), La Terre éphémère pèche en dis­til­lant un élé­ment d’étrangeté en la per­son­ne d’un sol­dat géorgien blessé, que le paysan trou­ve sur son île, recueille, cache et soigne. La rela­tion du sol­dat avec la jeune fille notam­ment (car il est per­pétuelle­ment ques­tion de l’empire pater­nal­iste qu’a le vieil homme sur elle), mais aus­si avec le paysan lui-même (dont le fils est une vic­time de la guerre, on le sup­pose, entre les séparatistes abk­hazes et l’armée géorgi­en­ne) sont assez démon­stra­tives. Le didac­tisme du pro­pos, jamais nuancé par les dia­logues, est un peu pesant, et l’horreur de la tem­pête finale tombe comme un cheveu sur la soupe, ou en tout cas comme un sac­ri­fice trop peu motivé par le scé­nario. Peut-être, dans son inten­tion de ren­dre compte du car­ac­tère éphémère de la vie, de la petitesse de l’homme face aux forces de la nature, et surtout d’une sit­u­a­tion si sin­gulière, la forme doc­u­men­taire aurait été plus appro­priée. Choi­sis­sant de créer des per­son­nages dont l’identité se dérobe, le film lui-même reste à la sur­face de son pro­pos, les per­son­nages bien­tôt engloutis à leur tour dans le silence, sans qu’on ait vrai­ment su quoi que ce soit sur eux.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Khibula
Khibula
L’Autre Rive
L’Autre Rive