Run
  • Run
  • Côte d'Ivoire, France2013
  • Réalisation : Philippe Lacôte
  • Scénario : Philippe Lacôte
  • Image : Daniel Miller
  • Décors : Rasmané Tiendrébéogo, Bill Mamadou Traoré
  • Costumes : Hanna Sjödin
  • Son : Alioune Mbow, Michel Tsagli, Philippe Deschamps, Emmanuel Croset
  • Montage : Barbara Bossuet
  • Musique : Sebastián Escofet
  • Producteur(s) : Claire Gadéa, Ernest Kouamé, Michel K. Zongo
  • Production : Banshee Films, Wassakara Productions, Diam Production
  • Interprétation : Abdoul Karim Konaté (Run), Isaach de Bankolé (Assa), Reine Sali Coulibaly (Gladys), Abdoul Bah (Run enfant), Alexandre Desane (« l'Amiral »), Rasmané Ouédraogo (Tourou), Adélaïde Ouattara (Gaëlle)...
  • Collaboration au scénario : Gino Ventriglia, Michel Fessler
    Direction artistique : Delphine Jaquet
  • Distributeur : Bac Films
  • Date de sortie : 17 décembre 2014
  • Durée : 1h42

Volte-faces


Volte-faces

Deux exem­ples forts de ciné­ma de genre venus d’Afrique sub­sa­hari­enne (fait encore trop rare dans la dis­tri­b­u­tion) auront donc mar­qué le début et la fin de 2014 dans les salles français­es (même peu nom­breuses) : L’Ab­sence filmé à Dakar par Mama Keï­ta, et Run de l’Ivoirien Philippe Lacôte. On pour­rait qual­i­fi­er les deux films de polars, mais la clas­si­fi­ca­tion s’avère un peu déli­cate pour Run. Celui-ci s’ou­vre pour­tant sur un assas­si­nat poli­tique : à Abid­jan, le surnom­mé “Run”, présen­tant l’ap­parence d’un déséquili­bré alors que sa voix off indi­quera qu’il ne l’est sans doute pas, abat le Pre­mier min­istre du pays et court se réfugi­er hors de la ville chez son men­tor insurgé. Tan­dis qu’il se terre, il racon­te son his­toire (à voix haute, comme pris d’un désir impérieux d’être écouté), intro­duisant des séquences en flash-back recon­sti­tu­ant sa vie passée. Ou plutôt ses vies passées : de son appren­tis­sage de “faiseur de pluie” sol­dé par un échec à sa car­rière bien pro­fane d’as­sis­tant d’une foraine, de son intro­duc­tion dans une mil­ice nation­al­iste à son entrée dans l’in­sur­rec­tion, le par­cours de Run paraît con­sti­tué d’ex­is­tences dis­parates et artic­ulé par des bas­cule­ments, des fuites, des volte-faces.

Collisions

Des oscil­la­tions de son per­son­nage éponyme, le film Run tire un réc­it fait de col­li­sions de matières con­tra­dic­toires, résul­tat d’un des­tin pas vrai­ment con­trôlé, avec lequel l’an­ti­héros n’a inter­a­gi que par réac­tions suc­ces­sives. Il jux­ta­pose les régimes d’im­ages, ain­si capa­ble de faire se suc­céder la sécher­esse d’un hors-champ, la douceur d’un réc­it d’ap­pren­tis­sage et la cru­dité d’un plan de décap­i­ta­tion plein cadre. Il joint les gen­res, enchaî­nant le thriller poli­tique, le con­te semi-fan­tas­tique ani­miste, le réc­it de mar­gin­aux forains comme une loin­taine éma­na­tion de Freaks de Brown­ing, et le film de gang­sters (la mil­ice ne dif­fère guère d’un gang). Il con­fronte imag­i­naire et réel, entre fic­tions de gen­res iden­ti­fi­ables et évo­ca­tion sans fard de la réal­ité poli­tique (mon­tée de la sauce nauséabonde de l’ “ivoir­ité” — l’équiv­a­lent local de notre “iden­tité nationale”, rav­ages d’une foule aveu­gle observée sans com­plai­sance). Run cumule les dis­sem­blables, mais c’est ain­si qu’il fait aus­si ressor­tir les sem­blables, à savoir les artic­u­la­tions de cette dis­par­ité : les départs bru­taux, les reniements, les refus d’as­sumer une direc­tion.

À la fin, quand la rétro­spec­tive boucle la boucle, Run sem­ble avoir accep­té la direc­tion qu’il a prise (fût-ce pour fuir de nou­veau après). Mais il doit alors faire face à une vision syn­théti­sant les con­tra­dic­tions de son par­cours : vision incon­grue, poten­tielle­ment sym­bol­ique mais qui frappe avant tout par son car­ac­tère hal­lu­ci­na­toire, super­po­si­tion de la réal­ité et de l’il­lu­sion dans le regard d’un homme sans doute pas fou mais malade, dont les symp­tômes, con­trac­tés au cours du voy­age, appa­rais­sent comme les échos d’un pays se débat­tant égale­ment avec lui-même. C’est de cette mal­adie, de cette con­fu­sion de des­tins pos­si­bles et avortés que le film de Philippe Lacôte a su s’im­prégn­er, don­nant libre cours à une vis­i­ble gour­man­dise de ciné­ma où le témoignage poli­tique et l’en­vie de racon­ter des his­toires ne se sépar­ent pas.

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