Mr Turner

Mr Turner

de Mike Leigh

  • Mr Turner
  • Grande-Bretagne2014
  • Réalisation : Mike Leigh
  • Scénario : Mike Leigh
  • Image : Dick Pope
  • Décors : Charlotte Watts
  • Costumes : Jacqueline Durran
  • Son : Tim Fraser
  • Montage : Jon Gregory
  • Musique : Gary Yershon
  • Production : Film4, Focus Features, Lipsync Productions, Thin Man Films, Xofa Productions
  • Interprétation : Timothy Spall (J.M.W. Turner), Paul Jesson (William Turner), Dorothy Atkinson (Hannah Danby), Marion Bailey (Mrs Booth), Ruth Sheen (Sarah Danby)
  • Distributeur : Diaphana Distribution
  • Date de sortie : 3 décembre 2014
  • Durée : 2h30

Mr Turner

de Mike Leigh

Formolisme


Formolisme

En choi­sis­sant de ne traiter que les vingt dernières années de la car­rière du pein­tre William Turn­er, Mike Leigh sem­blait ain­si vouloir éviter la struc­ture redon­dante du biopic – tra­jec­toire ascen­dante vers le succès/déchéance progressive/renaissance – pour se con­cen­tr­er sur le glisse­ment de son œuvre vers les prémices de l’im­pres­sion­nisme. Un choix qui ne l’empêche pour­tant pas de recon­duire d’autres formes d’a­cadémisme, et surtout for­mule une inca­pac­ité à filmer la pein­ture et l’œu­vre au tra­vail.

Sublimer, effacer

Cette lacune prend forme dès le plan d’ou­ver­ture (un splen­dide lever de soleil sur un moulin dans un champ) et place Mr Turn­er sur la voie d’un for­mal­isme figé, qui cherche à élever chaque moment du film à la hau­teur de maîtrise des toiles du pein­tre, notam­ment sur le tra­vail de la lumière. Se dévoile alors pro­gres­sive­ment une volon­té de « faire tableau » à chaque plan, en sub­li­mant la réal­ité qui entoure Turn­er à cha­cun de ses pas. Cette ten­ta­tion du sub­lime pro­duit deux effets dévas­ta­teurs. Tout d’abord, elle prive le réel élaboré par le réc­it d’être situé dans un ancrage his­torique et social – piégés qu’ils sont dans le for­mol d’une recon­sti­tu­tion laborieuse – et donne à la Grande Bre­tagne des airs de musée à ciel ouvert. Mais surtout, elle rend la pein­ture de Turn­er totale­ment invis­i­ble, puisque là où tout est tableau, plus rien ne l’est. L’œil du pein­tre ne donne plus alors le sen­ti­ment de saisir quelque chose qui lui serait sin­guli­er, car tout est déjà là, sur l’écran, avant même qu’il ne pose le regard dessus.

Cette util­i­sa­tion du sub­lime traduit une volon­té de niv­elle­ment par le haut qui n’est pas nou­velle chez Mike Leigh – c’é­tait déjà ce qui jus­ti­fi­ait le thème de la cru­auté dans le détestable Anoth­er Year, son précé­dent film – et elle trou­ve ici un ter­rain de jeu bien pous­siéreux, entre la descrip­tion tout à fait com­plaisante de la petite élite bour­geoise que con­stitue la Roy­al Acad­e­my, et le por­trait de William Turn­er. On retrou­ve ici un écueil bien con­nu du biopic, celui du culte de l’artiste incom­pris, du génie en avance sur son temps, qui per­met de jus­ti­fi­er tous ses com­porte­ments, aus­si abjects soient-ils. Le rap­port qu’en­tre­tient Turn­er avec son entourage (sa ser­vante qu’il tripote impuné­ment, ses pro­pres enfant dont il se fiche com­plète­ment) est ain­si présen­té comme faisant par­tie du « folk­lore » de sa vie, avec une neu­tral­ité, voire même une con­nivence qui font froid dans le dos. L’artiste dans sa tour d’ivoire, qui se préoc­cupe peu des affaires de son pro­pre monde et préfère le repli sur sa petite per­son­ne, voici ce qui sem­ble intéress­er Mike Leigh. Pos­tu­lat qui fait peu de doutes lors d’une séquence où une jeune femme pose la ques­tion – somme toute très per­ti­nente et générant une véri­ta­ble curiosité – de savoir quelles dif­férences posent le fait de devoir pein­dre un couch­er ou un lever de soleil, et que Turn­er répond, moqueur : « Dans un cas, le soleil descend, et dans l’autre, il monte. »

Le culte de la performance

Cette misog­y­nie latente, par­ti­c­ulière­ment nauséabonde et lâche­ment évac­uée par le réc­it, est incar­née par un Tim­o­thy Spall (prix d’in­ter­pré­ta­tion à Cannes – faut-il le rap­pel­er ?) qui, dans la lignée des comé­di­ens ayant rem­porté une stat­uette pour avoir incar­né un per­son­nage célèbre, en fait des tonnes. Le sour­cil pat­i­bu­laire, le regard ren­frogné, l’ac­cent pronon­cé, les grogne­ments de dés­ap­pro­ba­tion ; tout y passe pour faire du pein­tre un ogre bougon. Mais c’est encore une fois pour retourn­er les choses à l’a­van­tage du per­son­nage, pour génér­er de l’empathie avec l’in­ter­prète, dont on ne man­quera pas d’ad­mir­er un peu partout dans la presse la « per­for­mance » – terme à la mode pour sig­ni­fi­er que plus un acteur bar­bouille l’écran de tics de jeu, plus cela ren­dra le spec­ta­teur béat d’ad­mi­ra­tion. Une vision des choses écras­ante et mal­heureuse­ment majori­taire, ne ser­vant qu’à établir des cultes à l’at­ten­tion d’éphémères idol­es, et que cer­tains ne man­queront pas d’ap­pli­quer égale­ment à la pein­ture de Turn­er, pour y trou­ver des mar­ques de toute-puis­sance. Et puisque ceux-ci cherchent des maîtres, ils trou­veront en Mike Leigh un par­fait pro­fesseur.

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