Lili Hinstin

Lili Hinstin

  • Propos recueillis à Paris le 12 novembre 2014
  • Lili Hinstin

    Renverser les perspectives


    Renverser les perspectives

    La 29ème édi­tion du fes­ti­val Entre­vues de Belfort va s’ou­vrir pour dix jours à la fin de cette semaine. Après avoir été pro­gram­ma­trice à Rome à la vil­la Médi­cis puis au Ciné­ma du réel, Lili Hin­stin a pris la direc­tion artis­tique du fes­ti­val de Franche-Comté l’an­née dernière, prenant la suite de Cather­ine Biz­ern. Elle nous présente la pro­gram­ma­tion de cette prochaine édi­tion.

    Ce qui frappe quand on regarde l’ensemble de la pro­gram­ma­tion, c’est à quelle point elle embrasse LE ciné­ma au sens très éten­du du terme (le court métrage, le doc­u­men­taire, l’animation, l’expérimental, le pat­ri­moine). Est-ce que cette exi­gence de diver­sité est présente au moment des choix ?

    Ce que je cherche, ce sont avant tout de bons films, plus qu’une explo­ration sys­té­ma­tique qui serait un peu méga­lo­mane et un peu vaine de toutes les poten­tial­ités du ciné­ma ! Mais c’est vrai qu’en tant que spec­ta­trice, j’accorde de l’intérêt à des films très dif­férents. S’il faut définir une ligne direc­trice à la pro­gram­ma­tion, ce serait ce ques­tion­nement : qu’est-ce qui fait l’intérêt d’un film ?
    J’aimerais que le tra­vail que je fais à Belfort con­siste à déplac­er des sys­tèmes de pen­sée. Il faut lut­ter con­tre les ghet­tos dans tous les sens du terme. Je déteste l’idée d’un pub­lic can­ton­né à une vision main­stream du ciné­ma comme diver­tisse­ment, mais je ne sup­porte pas plus celle d’une élite intel­lectuelle qui ferait un éten­dard de son accès à des choses très pointues.

    L’un des rôles d’Entrevues est de faire décou­vrir à des spec­ta­teurs, qui voient le ciné­ma comme un diver­tisse­ment joyeux, jusqu’à quels som­mets cet art peut aller.
    Je pense par exem­ple à la pro­gram­ma­tion con­sacrée au cinéaste d’animation Satoshi Kon qui est un véri­ta­ble maître du découpage, très proche de la sécher­esse d’un Fritz Lang dernière péri­ode et avec qui il partage égale­ment un jeu extrême­ment pré­cis et per­vers sur la réal­ité de la nar­ra­tion proche de Beyond a Rea­sonnable Doubt (L’Invraisemblable Vérité).

    Est-ce cette volon­té de déplac­er la per­cep­tion de ce qui est pop­u­laire qui vous a poussée à choisir d’inviter Tony Gatlif et ses tech­ni­ciens à venir par­ler de leur tra­vail dans le pro­gramme « La Fab­bri­ca » ?

    Tout à fait, c’est un cinéaste qui a con­nu quelques gros suc­cès publics, qui a reçu un prix de la mise en scène à Cannes (pour Exils en 2004, NDLR), mais qui est peu con­sid­éré par une par­tie de la cri­tique. En par­tie à mon avis parce qu’il ne se situe pas du tout dans la doxa cri­tique con­cer­nant le découpage ou la scéno­gra­phie par exem­ple. Mais c’est un cadreur incroy­able qui fait pass­er des choses très expéri­men­tales, comme des scènes de transe de vingt min­utes. Gatlif ne se pose pas la ques­tion d’un ciné­ma pop­u­laire, mais il se pose la ques­tion du peu­ple. Et il y parvient en gag­nant le pub­lic par sa gaîté, son imper­ti­nence et son sens de la démesure.

    C’est un cinéaste qui a aus­si un sens du temps extrême­ment intéres­sant : il sait saisir l’instant présent avec une excep­tion­nelle inten­sité – je pense à tous les moments de musique et de danse d’une grande inten­sité dra­ma­tique et qui représen­tent de véri­ta­bles prouess­es tech­niques. Et d’autre part, je trou­ve que c’est un cinéaste qui a une intu­ition de l’essence poli­tique de son temps, de son époque. Il com­prend très vite, avant tout le monde, ce qui est en train de se pass­er et ce qu’il est impor­tant de filmer. C’est impor­tant pour moi de mon­tr­er un cinéaste qui se con­fronte à tout un impen­sé poli­tique de notre société.

    Tony Gatlif a une capac­ité à ren­dre proche des choses qui sont loin­taines pour la plu­part d’entre nous, mais sans en faire un sujet. Je pense au monde gitan, bien sûr, mais aus­si au hand­i­cap par exem­ple, dans Ven­go. Ce qui est loin­tain dans ses films, c’est l’argent, le bien être, les restau­rants… les règles qui ont cours dans ces lieux-là sem­blent incom­préhen­si­bles. Il ren­verse com­plète­ment les per­spec­tives.

    C’est ce que je cherche aus­si à faire. Quand on est pro­gram­ma­teur et qu’on dirige un fes­ti­val, il est impor­tant d’avoir une lib­erté par rap­port à ce que nous dicte la doxa, qu’elle soit cri­tique, poli­tique, finan­cière… Il faut être capa­ble de faire bouger les lignes, de créer des ren­con­tres, des imprévus, de faire en sorte que les gens puis­sent chang­er d’avis.

    Le pro­gramme com­porte égale­ment beau­coup de parte­nar­i­ats avec des insti­tu­tions (Ciné­math­èque française, Cen­tre Pom­pi­dou, FRAC Franche-Comté, etc.) ou des cartes blanch­es.

    Pour moi, pro­pos­er des cartes blanch­es c’est une manière d’élargir la pro­gram­ma­tion, d‘accéder à des propo­si­tions que je n’aurais pas faites moi-même et de m’ouvrir à des choses que je ne con­nais pas. Par exem­ple, la col­lec­tion du FRAC de Franche-Comté est cen­trée autour de la thé­ma­tique du temps. Il me parais­sait donc évi­dent de les associ­er à la pro­gram­ma­tion trans­ver­sale « Le Voy­age dans le temps ». Eux aus­si étaient très con­tents de nous prêter une œuvre et de sor­tir du cadre muséal. J’aime beau­coup l’idée qu’une pièce d’art con­tem­po­rain de cet immense artiste ital­ien qu’est Gian­ni Mot­ti se déplace jusque dans un mul­ti­plexe.

    Je tra­vaille de la même façon avec Priska Mor­ris­sey et Lau­rent Hey­berg­er sur la thé­ma­tique « Ciné­ma et His­toire » : ces deux chercheurs lais­sent à leurs invités le soin de choisir eux-mêmes les films autour du thème que nous avons défi­ni ensem­ble. Cela per­met, au sein d’une pro­gram­ma­tion de pat­ri­moine, de pro­pos­er de véri­ta­bles décou­vertes comme Mères français­es, un film de 1917 de Louis Mer­can­ton et René Hervil. J’aime éviter le ron­ron­nement cinéphilique où on sait ce qui est bien ou ce qui ne l’est pas. J’ai envie de mon­tr­er des choses plus inat­ten­dues.

    Quels sont les critères qui prési­dent aux choix du comité de sélec­tion con­cer­nant la com­péti­tion ?

    Mon souhait est de faire décou­vrir des films. Je ne veux pas que Belfort soit la vit­rine de fes­ti­vals plus impor­tants. Même si nous sommes très proches de mag­nifiques fes­ti­vals comme Locarno et le FID à Mar­seille, je pense que la mis­sion de Belfort est d’offrir leur chance à des films qui n’ont pas été mon­trés ailleurs, plutôt que d’être une sorte de best-of.

    Il y a aus­si l’aide à la post-pro­duc­tion « [Film en cours] » qu’offre le Fes­ti­val et qui per­met à des dis­trib­u­teurs français de décou­vrir des films très en amont. Ils suiv­ent aus­si la com­péti­tion qui com­porte beau­coup de pre­mières mon­di­ales et inter­na­tionales. Le fait que des films et des dis­trib­u­teurs puis­sent se ren­con­tr­er est très impor­tant et inter­vient dans cer­taines de mes déci­sions.
    La chance que nous avons par rap­port à d’autres fes­ti­vals de la même taille, c’est de recevoir de nom­breuses propo­si­tions – 1600 films nous arrivent chaque année – et d’avoir un comité de sélec­tion com­posé de qua­tre per­son­nes qui peut les vision­ner. Cela nous offre la pos­si­bil­ité de décou­vrir des films qui sont hors cir­cuit à tout point de vue. Je pense par exem­ple à Tarek Sami, Karim Loualiche et Lucie Dèche qui ont réal­isé sans argent Chantier A qui était en com­péti­tion l’année dernière.

    L’intérêt que l’on porte à un film doit aus­si pren­dre en compte sa prove­nance, l’histoire ciné­matographique de son pays. Par exem­ple, on a l’impression de con­naître du ciné­ma iranien une ten­dance post-Kiarosta­mi ou la veine théâ­trale à la Farha­di. Le film en com­péti­tion, Far­da (Iman Afshar­i­an et Meh­di Pakdel) est un polar méta­physique, presque fan­tas­tique, très éloigné de ces deux influ­ences. Il est sur­prenant de voir à quel point de jeunes cinéastes iraniens sont élevés au biberon du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en, comme tout le monde !

    Je pense aus­si à la rela­tion par­ti­c­ulière du fes­ti­val avec toute la nou­velle vague améri­caine. Au fil des années, les films des frères Safdie, de John Gian­vi­to ou d’Alex Ross Per­ry ont été présen­tés. Cette année, For the Plas­ma témoigne d’une ten­dance très forte dans le jeune ciné­ma indépen­dant améri­cain : tourn­er en pel­licule. Bing­ham Bryant et Kyle Molzan ont lancé une cam­pagne de crowd­fund­ing et ont mis deux ans à tourn­er leur film parce qu’ils tenaient au 16mm.

    La sélec­tion com­porte des pre­miers, deux­ièmes ou troisièmes films, mais finale­ment, peu de troisièmes films sont présents, car le plus sou­vent, ils sont arrivés à des degrés de matu­rité ou de satiété économique qui présen­tent moins d’intérêt pour Belfort. Un pre­mier film peut présen­ter quelques mal­adress­es, la notion la plus impor­tante pour moi, c’est la ques­tion du risque, l’énergie des enjeux d’un jeune cinéaste. Gaby Baby Doll de Sophie Letourneur, par exem­ple, a atteint un niveau de matu­rité au niveau de sa mise en scène qui l’écarte de la sélec­tion d’Entrevues. Mais comme je l’aime beau­coup, je le présente en séance spé­ciale, aux exploitants de la région : c’est une autre façon de soutenir des films.

    Cette année a lieu la pre­mière édi­tion d’Entrevues Junior, qui pro­pose aux enfants de voir cer­tains films des dif­férentes pro­gram­ma­tions. S’adresser au jeune pub­lic, est-ce une façon de for­mer les prochaines généra­tions de spec­ta­teurs pour mieux ancr­er le fes­ti­val dans le ter­ri­toire ? Il me sem­ble que cela fai­sait par­tie des attentes for­mulées par la ville de Belfort que le fes­ti­val soit davan­tage ouvert au pub­lic.

    J’aimais l’idée d’un mini-fes­ti­val dans le fes­ti­val et que la règle du jeu soit de pro­pos­er une sélec­tion pour le jeune pub­lic issue de chaque pro­gram­ma­tion. Cette con­trainte nous a poussés à inté­gr­er aux sec­tions des films aux­quels nous n’aurions pas pen­sés autrement, et j’aime cette dynamique.

    C’est vrai que l’ouverture au pub­lic passe aus­si par le Jeune Pub­lic, mais à Belfort, l’éducation à l’image se fait tout au long de l’année avec l’association Ciné­mas d’aujourd’hui qui gère le fes­ti­val. Ce tra­vail ne passe pas que par Entre­vues.
    Nous avons aus­si 400 lycéens en option ciné­ma, qui vien­nent de toute la France et qui appor­tent une jeunesse et une énergie dans le pub­lic du fes­ti­val. Nous con­stru­isons une pro­gram­ma­tion pen­sée à leur atten­tion en rela­tion avec l’œuvre au pro­gramme du Bac qui cette année porte sur le son.

    C’est vrai que l’ouverture passe énor­mé­ment par les jeunes spec­ta­teurs, mais je pense que le fes­ti­val était déjà très ouvert, même s’il est tou­jours néces­saire d’aller chercher cer­tains spec­ta­teurs, ceux que l’on appelle les « publics empêchés », dont l’accès au ciné­ma et à la cul­ture en général n’est pas une chose acquise ou évi­dente. C’est impor­tant pour un fes­ti­val de n’être pas ouvert seule­ment aux pro­fes­sion­nels, tout sim­ple­ment parce que les publics sont éton­nants.

    Soutenez Critikat

    Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
    Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
    N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

    39e Entrevues Belfort
    39e Entrevues Belfort
    38e Entrevues Belfort
    38e Entrevues Belfort
    37e Entrevues de Belfort
    37e Entrevues de Belfort
    35e Entrevues de Belfort
    35e Entrevues de Belfort
    Festival Entrevues Belfort, 33e édition
    Festival Entrevues Belfort, 33e édition
    32e Entrevues Belfort
    32e Entrevues Belfort
    Compte-rendu 31ème Entrevues de Belfort
    Compte-rendu 31ème Entrevues de Belfort
    Rendez-vous Critikat #14 : Remakes
    Rendez-vous Critikat #14 : Remakes
    30e Festival Entrevues de Belfort
    30e Festival Entrevues de Belfort
    Yassine Qnia
    Yassine Qnia
    29e Festival Entrevues de Belfort
    29e Festival Entrevues de Belfort
    Festival EntreVues de Belfort : Palmarès de la 29ème édition
    Festival EntreVues de Belfort : Palmarès de la 29ème édition