L’Oranais

L’Oranais

de Lyes Salem

  • L’Oranais
  • France, Algérie2014
  • Réalisation : Lyes Salem
  • Scénario : Lyes Salem
  • Image : Pierre Cottereau
  • Décors : Nicolas de Boiscuillé
  • Costumes : Carole Chollet
  • Son : Pierre André, Gwennolé Le Borgne, Marc Doisne
  • Montage : Florence Ricard
  • Musique : Mathias Duplessy
  • Producteur(s) : Isabelle Madelaine
  • Production : Dharamsala
  • Interprétation : Lyes Salem (Djaffar), Khaled Benaïssa (Hamid), Djemel Barek (Saïd), Amal Kateb (Halima), Najib Oudghiri (Farid), Sabrina Ouazani (Nawal), Anne Zander (Elizabeth), Abdellah Boukefa (Bachir adulte), Nabil Daalachi (Bachir enfant), Idir Benaïbouche (Benaïssa), Kader Affak (Zyad), Miglen Mirtchev (Féodor Koulyguine), Amazigh Kateb (le chanteur)...
  • Distributeur : Haut et Court
  • Date de sortie : 19 novembre 2014
  • Durée : 2h08

L’Oranais

de Lyes Salem

Trous de mémoire


Trous de mémoire

Du principe clas­sique de la col­li­sion entre petite et grande his­toires (trois amis tra­versent l’Al­gérie de la guerre d’indépen­dance et des vingt-cinq années suiv­antes), Lyes Salem tire un film à la fois plus mod­este et plus mar­quant, croise­ment de drames famil­ial et poli­tique frag­men­taire comme une mémoire réti­cente à se sou­venir. C’est la pre­mière faille qui imprègne toutes les autres. En 1957, Djaf­far (point de vue prin­ci­pal du film, joué par Salem lui-même), pas tout à fait engagé dans le con­flit, est assom­mé par ses amis maquis­ards alors qu’il comp­tait ren­tr­er chez lui au mépris du dan­ger. Suit une ellipse de cinq ans, et on le retrou­ve au moment des accords d’É­vian, fêté en héros de la révo­lu­tion sans qu’on l’ait jamais vu agir comme tel, et sur le point de pass­er de l’ivresse à la douleur en apprenant que pen­dant son absence, son épouse a été vio­lée par un Français, en a conçu un fils et s’est sui­cidée peu après.

Dès lors se déploient en par­al­lèle la vie famil­iale de Djaf­far récrite par lui-même (il élève le fils de sa femme en lui faisant croire qu’il est son père, quand bien même le garçon serait blond aux yeux bleus) et la vie poli­tique à laque­lle lui et ses amis par­ticipent, truquée elle aus­si (dis­so­lu­tion des idéaux de la révo­lu­tion dans le clien­télisme et l’au­tori­tarisme du par­ti unique). Le para­doxe est que plus sa désil­lu­sion poli­tique et vis-à-vis de ses ami­tiés grandi­ra, plus vio­lem­ment il s’ac­crochera au men­songe de sa pater­nité, au mépris de l’év­i­dence crois­sante. Arrive même ce moment ter­ri­ble où les deux men­songes se con­fondent, dans cette pièce de théâtre à la gloire des révo­lu­tion­naires à laque­lle lui et d’autres assis­tent non sans malaise et présen­tant notam­ment une ver­sion vio­lem­ment révi­sion­niste de l’a­gres­sion de l’épouse.

Souvenirs confisqués

Mais cette dou­ble chronique savam­ment artic­ulée ne serait sans doute pas si mar­quante sans le trou­ble qu’elle parvient à instiller dans les béances entre ses chapitres — les ellipses de plusieurs années qui les sépar­ent. C’est que ces ellipses se présen­tent comme une suite de coupes sèch­es dans le temps ini­tiées avec celle qui, dès le début, nous prive des années de maquis de Djaf­far. Le doute lais­sé par ce manque (Djaf­far a‑t-il été un vrai com­bat­tant, ou est-ce un mythe fab­riqué par le FLN pour écrire l’his­toire du pays ?) se réper­cute de manière naturelle dans cha­cune des coupes suiv­antes, laque­lle appa­raît comme un retrait bru­tal d’in­for­ma­tions nous lais­sant, au chapitre suiv­ant, devant le fait accom­pli de sit­u­a­tions aggravées. Nous ne voyons que des frag­ments, et des per­son­nages qui en ont vu plus que nous (même s’il par­lent peu du con­tenu des ellipses), et pour­tant les con­séquences à chaque étape sont inévita­bles. Ain­si L’O­ranais ne s’a­vance-t-il pas, ten­ta­tion qu’il a pu avoir (d’autres l’ont eue avant lui), telle une fresque his­torique à inten­tion exhaus­tive sur un homme et un pays, mais plutôt comme une évo­ca­tion de la mémoire de ceux-ci — une mémoire for­cé­ment meur­trie, sub­jec­tive, lacu­naire sans doute par choix, et dont il nous fait appréhen­der les trou­bles, la néces­sité d’être vig­i­lant sur l’écri­t­ure de l’his­toire. C’est bien vu, et cela suf­fit à ren­dre ce film touchant.

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