Blue Collar

Blue Collar

de Paul Schrader

  • Blue Collar
  • États-Unis1978
  • Réalisation : Paul Schrader
  • Scénario : Paul Schrader, Leonard Schrader, sur un premier traitement de Sydney A. Glass
  • Image : Bobby Byrne
  • Décors : Lawrence G. Paull
  • Montage : Tom Rolf
  • Musique : Jack Nitzsche
  • Producteur(s) : Don Guest
  • Production : T.A.T. Communications Company
  • Interprétation : Richard Pryor (Zeke Brown), Harvey Keitel (Jerry Bartowski), Yaphet Kotto (Smokey James), Ed Begley Jr (Bobby Joe), Harry Bellaver (Eddie Johnson), George Memmoli (Jenkins), Lucy Saroyan (Arlene Bartowski), Lane Smith (Clarence Hill), Cliff DeYoung (John Burrows), Harry Northup (Hank)...
  • Distributeur : Splendor Films
  • Date de sortie : 8 octobre 2014
  • Durée : 1h55

Blue Collar

de Paul Schrader

Classe à l'homme


Classe à l'homme

Pre­mier long métrage réal­isé par Paul Schrad­er (en 1978), Blue Col­lar est atyp­ique à plusieurs titres. D’abord, pour quiconque con­naît l’œu­vre de l’in­di­vidu ren­du célèbre avant tout par ses col­lab­o­ra­tions de scé­nar­iste avec Mar­tin Scors­ese (notam­ment Taxi Dri­ver), le film a de quoi sur­pren­dre de sa part. Schrad­er, ce sont surtout des por­traits de per­son­nages sur de cauchemardesques chemins de perdi­tion, por­traits plus ou moins dignes d’in­térêt suiv­ant celui qui s’empare du scé­nario, que celui-ci vienne de lui ou non. Et il faut bien dire que quand c’est lui-même qui s’en charge (Hard­core, Amer­i­can Gigo­lo ou tout récem­ment The Canyons), la con­vic­tion n’est guère au ren­dez-vous, le résul­tat étant la plu­part du temps engoncé dans une rigid­ité puri­taine qui n’agite le glauque qu’en s’en pro­tégeant der­rière son moral­isme (ce que Daney appelait ses “descentes aux enfers truquées”). Blue Col­lar, lui, ressem­ble à un pre­mier essai por­teur de promess­es bien dif­férentes, pour lequel son réal­isa­teur a étrange­ment gardé peu d’es­time (peut-être à cause des dif­fi­cultés de tra­vail avec des comé­di­ens con­stam­ment en con­flit). Le film arpente des chemins polémiques mais jouant autrement moins du soufre et de la fla­gel­la­tion: les vices domes­tiques de ses per­son­nages sont des dis­trac­tions face à l’op­pres­sion sociale qui les entoure, et dès lors source de comédie ; et s’il y a une pos­ture morale, celle-ci se place moins en regard de ses per­son­nages que d’un sys­tème qui les sur­plombe et les instru­men­talise.

Car nos trois per­son­nages prin­ci­paux, ouvri­ers dans une usine auto­mo­bile de Detroit, sont des exploités, à la fois par les patrons et par le syn­di­cat qui pré­tend défendre leurs intérêts. C’est là une autre sin­gu­lar­ité de Blue Col­lar. Peu nom­breux sont les films améri­cains trai­tant de la con­di­tion ouvrière de front, sans la met­tre à dis­tance dans l’ar­rière-plan ou la faire ren­tr­er de force dans des arché­types de fic­tion, non sans arrière-pen­sée poli­tique (ain­si compte-t-on plusieurs descrip­tions des syn­di­cats comme un milieu véreux, comme dans Sur les quais ou dans Hof­fa). Plus rares encore sont ceux qui le trait­ent sur un ton aus­si pes­simiste, au risque de com­pro­met­tre encore plus le suc­cès com­mer­cial. Un an après le film de Schrad­er, Mar­tin Ritt allait réalis­er un film au sujet voisin, Nor­ma Rae, dont l’ap­proche plus con­ciliante, cen­trée autour d’une héroïne con­fron­tée aux dérives du monde du tra­vail (et apprenant au pas­sage à maîtris­er les rudi­ments de la lutte syn­di­cale vue pour une fois de façon pos­i­tive), ren­con­tr­erait plus de recon­nais­sance en son temps et vaudrait même à l’ac­trice Sal­ly Field un Oscar.

Désunion

Les trois com­pères de Blue Col­lar, eux, ne paient pas de mine, et leur lutte, par la voie mil­i­tante puis par l’acte crim­inel, est d’au­tant plus iné­gale que leur adver­saire main­tient son emprise sur eux par leurs pro­pres faib­less­es — à com­mencer par leur inap­ti­tude à agir ensem­ble pour un intérêt com­mun. Point d’u­nion sacrée con­tre le patronat ici — du patronat pro­pre­ment dit, on ne ver­ra guère que ses sous-fifres, et pour cause : un respon­s­able de syn­di­cat, dressé sur l’estrade ou assis der­rière son bureau à enfumer ceux qui vien­nent réclamer son inter­ces­sion, ne se dis­tingue guère d’un chef d’en­tre­prise ou d’un chefail­lon de ser­vice. C’est sans con­ces­sion que Blue Col­lar dépeint un syn­di­cal­isme totale­ment absorbé dans le cap­i­tal­isme libéral améri­cain, jusqu’à repro­duire en interne la même logique d’ex­ploita­tion de l’homme par l’homme. Les espoirs d’un rassem­ble­ment de la masse pop­u­laire comme con­tre-pou­voir ne sont pas ici ignorés par la fic­tion améri­caine, mais mon­trés comme dévoyés et déçus. Et si le film emprunte des accents légers voire comiques pour désign­er cette duperie, avec sa chan­son “Hard Workin’ Man” chan­tée par Cap­tain Beef­heart, la verve fleurie de ses inter­prètes (notam­ment l’ac­teur comique Richard Pry­or, sans mous­tache et déchaîné dans ce qui reste sans doute son rôle le plus som­bre et dérangeant), ses sketch­es absur­des sur les vicis­si­tudes d’un sys­tème inique (la machine à café défail­lante, les rus­es pathé­tiques pour gruger le fisc, l’ar­gent volé qu’on suré­val­ue plusieurs fois pour escro­quer les assureurs), le rire ne fait que don­ner un écho à l’amer­tume.

Mais Blue Col­lar ne vaudrait pas tant que cela s’il ne tenait qu’à la dénon­ci­a­tion d’un sys­tème. S’il mar­que l’e­sprit, c’est aus­si et surtout pour ses por­traits d’an­ti­héros fail­li­bles, donc jou­ets imman­quables des manip­u­la­tions de leurs exploiteurs, et néan­moins boulever­sants par l’hu­man­ité de leurs failles. Car le sys­tème exploiteur, machi­avélique, divise pour régn­er, tirant les ficelles de l’in­di­vid­u­al­isme au sein de l’union (terme anglais pour “syn­di­cat”…), truquant l’idée de lutte des class­es en atti­sant sournoise­ment la lutte dans la classe ouvrière, opposant les hiérar­chies, voire les eth­nies. Et c’est au regard de ce pos­tu­lat que le film trou­ve sa beauté, en refu­sant juste­ment de se con­former à ces divi­sions orchestrées d’en haut. Il affiche certes un trio des plus hétéro­clites, à l’im­age de leurs inter­prètes, que ce soit par leurs origines[ref]Schrader racon­te que quand il expli­qua à un pro­duc­teur qu’il s’agis­sait de l’his­toire de deux Noirs et d’un Blanc, l’autre lui rétorqua : “Vous voulez dire deux Blancs et un Noir, n’est-ce pas ?”[/ref] ou par leurs méth­odes de jeu, acteurs qui firent un bruyant écho aux diver­gences entre leurs per­son­nages par leurs fric­tions régulières et par­fois vio­lentes sur le tour­nage, entre eux et avec le réal­isa­teur (Pry­or étant, selon les témoignages, le plus prob­lé­ma­tique). Et pour­tant, Schrad­er main­tient son approche de ses per­son­nages, non sur ce qui les dif­féren­cie (pas même les choix fin­aux diver­gents des uns et des autres, qui eussent pu appel­er un juge­ment moral), mais sur ce qui les met dans le même sac d’hu­man­ité : leurs faib­less­es, pré­cisé­ment, leur ten­dance à s’ac­crocher cha­cun à ses illu­sions, l’in­ca­pac­ité de cha­cun à met­tre ses intérêts per­son­nels de côté pour faire tout le chemin avec les autres. Le reste, les car­ac­téris­tiques dis­crim­i­nantes (“Noir”, “Blanc”, “traître”, etc.), restent à l’é­tat d’é­ti­quettes apposées arbi­traire­ment sur eux par d’autres pour en faire leurs instru­ments, et avec lesquelles le cinéaste garde ses dis­tances.

Et quand, au bout de cette route de désil­lu­sion, deux anciens amis séparés par les rus­es du pou­voir s’in­vec­tivent et se trait­ent de tous les noms avant de se ruer l’un sur l’autre, ils appa­rais­sent défini­tive­ment comme les vic­times de ces jeux dis­crim­i­na­toires — vic­times d’au­tant plus ambiguës que, pour une au moins, sa nou­velle sit­u­a­tion est un choix par défaut pour se dis­traire d’une cul­pa­bil­ité per­son­nelle. C’est là le point final de la beauté amère de Blue Col­lar, œuvre au regard désen­chan­té, dépas­sion­né et néan­moins à hau­teur d’homme, veine dont on peut regret­ter qu’elle n’ait pas plus inspiré une fil­mo­gra­phie à la pos­ture dis­cutable.

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