Le Temps de quelques jours

Le Temps de quelques jours

de Nicolas Gayraud

  • Le Temps de quelques jours
  • France2014
  • Réalisation : Nicolas Gayraud
  • Montage : Isabelle Mayor, Ludovic Berrivin
  • Producteur(s) : Natacha Delmon Casanova, Pierre-Emmanuel Le Goff
  • Production : La Vingt-Cinquième Heure, Inthemood
  • Distributeur : La Vingt-Cinquième Heure
  • Date de sortie : 1 octobre 2014
  • Durée : 1h17

Le Temps de quelques jours

de Nicolas Gayraud

« Aller à trafic » : éloge de la lenteur


« Aller à trafic » : éloge de la lenteur

Une vue d’ensemble du monastère de Bon­neval dans l’Aveyron est don­née avant que la caméra fixe ne présente, par un cadrage faisant la part belle aux lignes obliques, une religieuse qui s’en va de dos vers une stat­ue de Marie, et ne la passe, à droite. Le style d’un doc­u­men­taire sobre et esthéti­sant sur la com­mu­nauté des sœurs cis­ter­ci­ennes de Notre-Dame de Bon­neval est don­né.

L’enfance d’un réalisateur

Nico­las Gayraud, pour son pre­mier film doc­u­men­taire qui sort en salle, a trou­vé l’inspiration en pays natal, comme s’il s’agissait de dire ici, indi­recte­ment par le truche­ment de ces sœurs, l’enfance d’un réal­isa­teur, à la manière de Michel Gondry dans L’Épine dans le cœur (2010). On pense cepen­dant davan­tage à Ray­mond Depar­don et à Alain Cav­a­lier – qui a chem­iné, rap­pelons-le, de la fic­tion vers le doc­u­men­taire –, mais encore à Andreï Tarkovs­ki comme mod­èle de Nico­las Gayraud, lequel énonce à pro­pos du Temps de quelques jours : « C’est pour moi une par­en­thèse, une “zone” à l’abri de la pres­sion et de l’agressivité sociales. Un lieu où la per­cep­tion du temps est mod­i­fiée, un lieu où se redé­cou­vre la lenteur. » Si la notion de zone peut con­stituer une allu­sion à Stalk­er (1979), la propo­si­tion qui suit définit en effet le lieu choisi par Nico­las Gayraud comme un lieu essen­tielle­ment ciné­matographique, parce que mod­i­fi­ant le temps et sa per­cep­tion. C’est le pro­gramme qu’il nous fait expéri­menter – comme si de rien n’était – en 77 min­utes : le ciné­ma n’est en effet jamais très loin entre sœur Anne-Claire, ingénieure qui fai­sait des web­cams, et sœur Alexan­dra qui nous par­le de ciné­ma, mais aus­si de théâtre, de lit­téra­ture, ou le plan stro­bo­scopique de la neige tombante et poudroy­ante sur Bon­neval comme si elle remon­tait au ciel.

Le temps de quelques jours

Nico­las Gayraud a pris, le temps de quelques jours pré­cisé­ment, le temps de filmer ces religieuses en leurs lieux et activ­ités ouvrières (choco­la­terie), agri­coles (tracteur), de ser­vices (hôtel­lerie), et médi­ta­tives (prières et oraisons). Cette entre­prise est – il faut le rap­pel­er – assez excep­tion­nelle puisque les cis­ter­ci­ennes vivent cloîtrées. La caméra est tour à tour spec­ta­trice (caméra pas­sive), embar­quée (les trav­el­lings-véhicules réal­isés avec le tracteur ou la voiture) ou accom­pa­g­nant les per­son­nages au plus près (ain­si, sœur Alexan­dra filmée pen­dant sa marche de dos). On se situe ain­si avec les sœurs. Ce qui frappe juste­ment, c’est l’attention portée aux tra­jec­toires et aux pas­sages afin de saisir le moment où nous pour­rons être avec elles : c’est le temps de l’attente, d’où nom­bre de plans vides qui sont soit des inserts soit des plans où la caméra attend que quelque chose se passe pour se rem­plir, puis se vider à nou­veau. La caméra sur­prend ain­si une sœur au détour d’une porte ou d’un couloir, ce qui vaut à celle-ci un sourire amusé. Il y a effec­tive­ment une grâce sim­ple à accueil­lir la con­tin­gence de ce qui arrive. De la grâce juvénile d’Alexandra qui est encore pos­tu­lante, à l’humour décon­cer­tant de la doyenne, Claire, qui va « à traf­ic » – manière d’exprimer qu’elle va se promen­er – au lieu d’aller à une orai­son, comme une mau­vaise élève, Nico­las Gayraud s’est lais­sé embar­quer dans les déam­bu­la­tions des sœurs, il s’est lais­sé séduire par la grâce de ces femmes. Comme le rap­pelle Anne-Claire, les sœurs demeurent des femmes dans les menues coquet­ter­ies et dif­férences que per­me­t­tent l’habit et ses acces­soires. C’est ain­si qu’on peut appréci­er que celles qui se sont lais­sées filmer et regarder par la caméra de Nico­las Gayraud – soit celles qui ont cessé de se désir­er ailleurs selon la for­mule d’André Bre­ton citée par le réal­isa­teur – se sont para­doxale­ment lais­sées charmer par celui qui la tient. D’où, il est vrai, la réelle com­plic­ité émanant des plans, mêlée à de la retenue entre le réal­isa­teur et ces vis­ages sim­ples, riants et ray­on­nants que celui-ci filme au plus près. À ten­dre l’oreille pour enten­dre la voix de Nico­las Gayraud quand il inter­roge directe­ment les sœurs, et écouter ces échanges, tout à la fois pudiques et sincères, on est à même de se ren­dre compte de la con­fi­ance gag­née par le réal­isa­teur à l’é­gard de ses « per­son­nages ».

Regarder simplement

Cette sim­plic­ité de style on la retrou­ve dans les moyens ciné­matographiques employés et dans une épure du cadrage. Le motif de l’escargot sem­ble, à ce titre, être à même de car­ac­téris­er le pro­jet de Nico­las Gayraud : fig­ure de la sim­plic­ité, la coquille du mol­lusque est filmée en amorce de plan sur une tombe du cimetière avec au deux­ième plan à droite sœur Claire, floue, énonçant son goût pour les escar­gots far­cis. En dehors du sens lit­téral – ici, l’humour culi­naire –, l’escargot filmé dans ce con­texte revêt un sens fig­uré religieux comme sym­bole de la résur­rec­tion des morts : l’escargot, qui s’enferme l’hiver dans sa coquille et se fab­rique un oper­cule cal­caire, pro­tec­tion qu’il brise au print­emps quand il sort de son hiber­na­tion, rap­pelle le Christ qui sort du tombeau.
Mais sans doute plus près de Nico­las Gayraud qui n’a pas voulu dot­er son film d’une visée spir­ituelle sem­ble-t-il car à aucun moment la foi de ces femmes n’est inter­rogée, l’escargot rend compte lit­térale­ment de la lenteur : celle de la marche de sœur Claire qui, à 84 ans, avance avec un bâton et que l’on suit pas à pas à tra­vers un tun­nel, avatar de la coquille de l’escargot dont sœur Claire con­stitue le corps déam­bu­lant en claudi­quant ; celle de la durée des plans bien sûr dont on éprou­ve l’écoulement. On prend son temps dans Le Temps de quelques jours : celui de voir, celui d’écouter les témoignages des sœurs.

Comme l’ex­prime soeur Claire, « aller à traf­ic », c’est se promen­er, mais la prom­e­nade n’est-elle pas essen­tielle­ment prop­ice à un déroulé men­tal analogique du défile­ment ciné­matographique ? En d’autres ter­mes, aller à traf­ic peut con­stituer un équiv­a­lent d’aller au ciné­ma (la revue du même nom – sic –, et on par­le bien de la « marche du ciné­ma ») : c’est y expéri­menter une durée éten­due, étirée que Nico­las Gayraud nous donne, le temps d’une séance, d’éprouver.
On pour­ra rétor­quer que le corol­laire de cette sim­plic­ité est la mal­adresse dont peut faire preuve Nico­las Gayraud (mou­ve­ments de caméra, inter­ven­tions orales directes du réal­isa­teur, mon­tage cut des car­tons à lire notam­ment, mal­adresse des for­mules et expres­sions sur les car­tons), et le sen­ti­ment de ne pas savoir où s’oriente ce pro­jet doc­u­men­taire. Celui-ci a pour­tant le mérite d’éduquer à la lenteur et au regard, à la manière de l’escargot filmé, situé sur le bord du cadre gauche, au point d’en­trée du regard, qui para­doxale­ment ne voit pas : une sœur énonce ain­si qu’ici, en pleine nature, on apprend à regarder, à avoir un regard con­tem­platif, et non à rem­plir avec du bruit et des images.
Ce dou­ble éloge rejoint le pro­pos de sœur Alexan­dra exp­ri­mant à pro­pos de sa voca­tion : « C’est quelque chose qui n’est pas pour rien. On apprend à aimer ». L’escargot est un être essen­tielle­ment « en pure perte », qui secrète un mucus qui lui sert à se mou­voir. L’être qui demeure dans l’existence sans chercher la pos­ses­sion des biens, qui con­tem­ple, s’oublie, se perd, gagne en human­ité.
Le film de Nico­las Gayraud a une visée sim­ple et mod­este. Il nous met ain­si en chemin, à la manière en clô­ture de film de la petite route qui ser­pente dans la forêt par laque­lle la caméra s’extrait de l’abbaye cis­ter­ci­enne. Il nous invite à porter un regard dés­in­téressé sur les choses, sur les êtres, sur tout ce qui est autour de nous.

Nico­las Gayraud énonce : « Je voulais faire un film con­tem­platif qui inter­roge l’existence de cha­cun dans sa manière d’appréhender la vie, d’aller ou non à l’essen­tiel. Je me suis sen­ti pro­fondé­ment bien ici ». Cette expéri­ence, il nous la fait partager, et c’est là l’essentiel de son pro­jet doc­u­men­taire. Sans visée didac­tique ou apologé­tique, il nous fait touch­er avec le regard neu­tre de sa caméra la « cham­bre du cœur » de ces femmes, leur intéri­or­ité. La cham­bre du cœur désigne l’attitude de l’âme qui cherche à faire le vide en elle-même pour se rem­plir : Nico­las Gayraud filme une cel­lule vide pré­cisé­ment avec une chaise (on pense à un plan bres­son­nien), et la cham­bre du cœur est tra­di­tion­nelle­ment sym­bol­isée par l’escargot[ref]Voir Dominique Le Tourneau, Les mots du chris­tian­isme : catholi­cisme, protes­tantisme, ortho­dox­ie, Fayard, Bib­lio­thèque de cul­ture religieuse, 2005 : voir « cubicu­lum cordis ». Con­cerne les Chartreux.[/ref]…

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