Poussières d’Amérique

Poussières d’Amérique

de Arnaud des Pallières

  • Poussières d’Amérique
  • France2011
  • Réalisation : Arnaud des Pallières
  • Son : Jean Mallet
  • Montage : Arnaud des Pallières
  • Musique : Martin Wheeler
  • Producteur(s) : Michel Klein
  • Production : Les Films Hatari, Arte France, Studio le Fresnoy
  • Bonus DVD : Diane Wellington
    Le Narrateur
    Genèse de Poussières d'Amérique (entretien)
    I Have a Dream
  • Éditeur DVD : Potemkine
  • Date de sortie DVD : 2 septembre 2014
  • Durée : 1h40

Poussières d’Amérique

de Arnaud des Pallières

America, mon vieux pays natal


America, mon vieux pays natal

En sand­wich entre deux longs-métrages de fic­tion, Pous­sières d’Amérique renoue avec le style qui avait fait de son auteur l’un des réal­isa­teurs les plus promet­teurs de l’avant-garde française. Après l’échec cri­tique de Parc, film étouffe-chré­tien goin­fré de sym­bol­isme et de mise en scène, et deux ans avant le sidérant Michael Kohlhaas, Arnaud des Pal­lières accouchait en cati­mi­ni d’un film de found-footage muet, con­fec­tion­né sous les jupons du Fres­noy, qui nous parvient ce mois-ci sous la forme d’une édi­tion DVD enrichie de trois court-métrages du même ton­neau – dont le remar­quable Diane Welling­ton, primé à Belfort. Comme un retour aux pre­miers amours, cette ode gri­maçante à l’Amérique et son aurore rouge-sang fait courir en par­al­lèle dis­cours et images dans un tor­rent d’archives ambrées inter­rompu d’intertitres. Le texte off se sub­stitue ain­si à la voix off, dis­joignant l’image et le verbe à la façon de Dran­cy Avenir et Dis­ney­land mon vieux pays natal, que Pous­sières d’Amérique tient vis­i­ble­ment à dis­tance – par son souci d’éteindre toute voix. Le com­men­taire des deux doc­u­men­taires tarti­nait une sur­couche de pro­pos étale, en net sur­plomb des images, alors que le choix de l’écrit sem­ble recen­tr­er le visuel en creux du dis­posi­tif, à la place qui lui reve­nait déjà dans Dis­ney­land quand la voix se fai­sait l’écho cauchemardesque d’un monde minia­ture et loin­tain, regardé comme à tra­vers une boule à neige. Et mal­gré le change­ment de procédé, le rap­port de force qui pous­sait les motifs au fond du champ et plaçait le dis­cours au pre­mier plan, sem­ble ici rejoué sur le même mode que d’habitude : un dia­logue de sourd entre le nar­ra­teur et le film.

En sourdine

Comme tou­jours chez des Pal­lières, on a l’étrange sen­sa­tion d’assister à un film qui se par­lerait à lui-même, inci­tant le spec­ta­teur à écouter aux portes, grap­pil­lant son réc­it à la dérobée. La part des images des­sine seule son his­toire, en bloc, et le com­men­taire – par­lé, dit, écrit – vient en couper la parole. Acculé par le texte, le film bégaye et pos­til­lonne les mêmes motifs : les tor­rents, mon­tagnes, arbres tronçon­nés et décol­lages de fusées écrivent ain­si une orai­son en images ; aux indi­ens exter­minés, et à la nature domes­tiquée. Insol­ubles, les deux fils dia­loguent sans s’écouter mutuelle­ment, mais char­gent les archives d’une puis­sance plas­tique inédite, jamais noyée sous la log­or­rhée à plusieurs voix d’un Dran­cy Avenir, qui tirait l’essai sous le patron­age de Mark­er – la célérité en moins. D’ailleurs, il est tou­jours ques­tion de con­juguer la mémoire et l’injustice au présent, en racon­tant l’histoire d’un pays à l’aune de ses crimes. À la manière de Harun Faroc­ki dans Images du monde et inscrip­tion de la guerre, le mon­tage suture l’écart entre le passé des archives et le temps du film, pour dire que les mas­sacres com­mis par un peu­ple pour se con­stituer en tant que peu­ple sont inscrit dans son pat­ri­moine pour tou­jours, comme un dépôt ontologique. Le spec­tre du géno­cide indi­en plane sur tous les plans, ceignant leur plas­tique de nuances pur­purines, et le film joue à fond la carte du tra­vail dialec­tique des images, con­frontant archives de la NASA et sources ama­teurs glanées dans une col­lec­tion privée.

Le Nouveau Monde

S’il demeure drapé d’un linceul mor­tu­aire, Pous­sières d’Amérique ne se con­tente pas de dépli­er son petit pro­gramme sépul­cral. En scru­tant l’Amérique du dedans, du point de vue de ses images intimes, des Pal­lières tripote les grands mythes et souf­fle sur les brais­es d’une his­toire de croisades : con­quête du ter­ri­toire, puis con­quête spa­tiale ; comme si chaque image por­tait en elle le des­tin d’une cul­ture de la libre entre­prise et de l’assujettissement de l’autre. Sous cet angle, le film fait office de préam­bule expéri­men­tal à Michael Kohlhaas, west­ern médié­val dans les Cévennes qui appuyait son gros dilemme moral sur une chevauchée soli­taire frangée de paysages for­di­ens. Pour­tant, mal­gré la rela­tion évi­dente aux motifs du west­ern, Pous­sières d’Amérique sem­ble moins dia­loguer avec Ford et Mann qu’avec Mal­ick, au moins autant pour le néo roman­tisme du Nou­veau Monde que pour son goût du chro­mo. Le film rejoue ain­si l’équation posée par le tex­an dans son adap­ta­tion de Poc­a­hon­tas : la con­fronta­tion entre deux cul­tures aboutit de fac­to à la destruc­tion de la plus sauvage – qui s’avère para­doxale­ment la moins bar­bare. Le roulis d’im­ages d’arbres sciés et les cen­taines de troncs à la dérive évo­quent par métonymie le géno­cide de tout un peu­ple : l’arbre abat­tu ren­voy­ant au fauchage méthodique d’une cul­ture pan­théiste par une civil­i­sa­tion out­il­lée, et obsédée par le pro­grès.

Jamais out­rée ni pam­phlé­taire, cette petite balade en sour­dine déjoue dis­crète­ment les codes d’un style que l’on croy­ait figé pour tou­jours, mais force est de con­stater qu’après l’échec désor­mais loin­tain de Parc, la résine de l’inventivité n’a pas fini de couler.

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