Un homme très recherché

Un homme très recherché

de Anton Corbijn

  • Un homme très recherché
  • (A Most Wanted Man)
  • Royaume-Uni2014
  • Réalisation : Anton Corbijn
  • Scénario : Andrew Bovell
  • d'après : le roman Un homme très recherché
  • de : John Le Carré
  • Image : Benoît Delhomme
  • Décors : Sebastian Krawinkel
  • Costumes : Nicole Fischnaller
  • Montage : Claire Simpson
  • Musique : Herbert Grönemeyer
  • Producteur(s) : Stephen Cornwell, Gail Egan, Malte Grunert, Simon Cornwell, Andrea Calderwood
  • Production : Potboiler Productions, The Ink Factory, Amusement Park Films
  • Interprétation : Philip Seymour Hoffman (Günther Bachmann), Rachel McAdams (Annabel Richter), Willem Dafoe (Thomas Brue), Robin Wright (Martha Sullivan), Grigori Dobryguine (Issa Karpov), Homayoun Ershadi (Dr Abdullah), Nina Hoss (Irna Frey), Daniel Brühl (Maximilian), Rainer Bock (Dieter Mohr)...
  • Distributeur : Mars Distribution
  • Date de sortie : 17 septembre 2014
  • Durée : 2h02

Un homme très recherché

de Anton Corbijn

Du travail carré


Du travail carré

À défaut de mar­quer défini­tive­ment le film d’es­pi­onnage mod­erne (faute de vrai par­ti pris de la forme vis-à-vis du fond : nous y revien­drons), Un homme très recher­ché appa­raît comme l’adap­ta­tion la plus con­va­in­cante tirée d’un roman de John Le Car­ré dans les années 2000–2010. C’est surtout une ques­tion d’équili­bre, entre le souci de ren­dre des enjeux com­plex­es — sans tenir par la main l’in­tel­li­gence du spec­ta­teur — et celui d’en faire un vrai thriller dra­ma­tique qui implique autant l’é­mo­tion que l’in­tel­lect.

À l’affût du faux pas

On peut voir ce dou­ble objec­tif comme le reflet des deux ver­sants de l’œu­vre de l’écrivain lui-même. On con­naît large­ment celui de l’au­teur qui, depuis les années 1960, a démythi­fié la fic­tion d’es­pi­onnage, l’en­traî­nant là où les frémisse­ments du monde réel ne peu­vent être ignorés, où le spec­tac­u­laire est inter­dit, où les héros n’ex­is­tent pas et où la vic­toire n’est que vague­ment espérée. Et il y a le ver­sant man­i­festé dans ses derniers romans, celui du com­men­ta­teur cri­tique des poli­tiques étrangères des pays occi­den­taux, tâchant d’y con­fron­ter une human­ité pas encore résignée au “nou­v­el ordre mon­di­al”. Or les récentes adap­ta­tions tirés de cet œuvre, émanant des stu­dios bri­tan­niques, don­nent l’im­pres­sion que ceux-ci se trou­vent bien empêtrés face à ces deux aspects. Tomas Alfred­son, en voulant illus­tr­er dans La Taupe la “zone grise” du monde de l’es­pi­onnage dépeint par Le Car­ré, noy­ait son film dans les décors, le jar­gon, les pos­tich­es, la gri­saille sur-fab­riquée et osten­ta­toire. Avant lui, John Boor­man ne rete­nait du Tailleur de Pana­ma qu’une farce bavarde à courte vue. Et Fer­nan­do Meirelles ne tirait des inten­tions human­istes de The Con­stant Gar­den­er qu’un clip human­i­taire tape-à-l’œil enlu­mi­nant la mis­ère et l’ex­ploita­tion qu’il pré­tendait dénon­cer.

Le film d’An­ton Cor­bi­jn, lui, a pour prin­ci­pal atout de s’ap­puy­er sur un scé­nario aus­si rigoureux que limpi­de sur ses rouages, sachant sus­citer l’in­térêt à pro­pos d’en­jeux faisant écho à rien moins que la com­plex­ité de la poli­tique inter­na­tionale, sans rien sac­ri­fi­er sur les autels de la vul­gar­i­sa­tion, de la licence dra­ma­tique, des jeux du verbe ou même de l’ex­er­ci­ce de style. Le nœud, c’est l’ar­rivée clan­des­tine à Ham­bourg d’un ressor­tis­sant tchétchène, musul­man dji­hadiste mais aus­si fils hon­teux d’un général sovié­tique cra­puleux, et dont les inten­tions incer­taines aigu­isent les soupçons des autorités de l’om­bre en poste en Alle­magne, notam­ment de la cel­lule antiter­ror­iste dirigée par Gün­ther Bach­mann, pro­fes­sion­nel plein de ressources mais dés­abusé sur l’is­sue de sa lutte sans fin. Il ne s’ag­it pas seule­ment de s’in­scrire dans l’air du temps, les ten­sions socio-poli­tiques d’après le 11-Sep­tem­bre dans un monde mul­ti-polaire, mais aus­si, nonob­stant toute actu­al­ité, d’ou­vrir la per­cep­tion vers un monde soumis à un glisse­ment moral délétère : un monde où l’in­no­cence n’ex­iste défini­tive­ment pas, ou alors seule­ment pour être poussée à la faute dans des intérêts qui lui échap­pent ; un monde qui, même face à un dan­ger à son échelle, ne se décide pas à retenir les leçons du passé. Ain­si, au-delà de son cachet de crédi­bil­ité, le spec­ta­cle du monde de l’es­pi­onnage repose-t-il, ici, avant tout sur le sus­pense des faux pas com­mis tôt ou tard par les uns et les autres, les gens de bien comme les salauds (les deux statuts n’é­tant pas incom­pat­i­bles) ; et les désirs mutuels et soli­taires ne per­cent-ils l’écran que par leur con­tra­dic­tion, sourde mais trag­ique, avec le fais­ceau de cal­culs qui les cerne.

Des aspérités très recherchées

Un matéri­au d’o­rig­ine touchant si juste (le roman, puis le scé­nario) pro­duit for­cé­ment quelque chose d’in­téres­sant à l’écran. Mais il laisse aus­si un regret, un manque : que l’im­age ne s’im­prègne pas plus de cette rigueur, de ces enjeux — du moins, pas au-delà de l’il­lus­tra­tion com­pé­tente mais imper­son­nelle qui laisse, au bout du compte, le plus gros du tra­vail à la qual­ité de l’in­trigue. Pour­tant, en matière de ciné­ma sur l’es­pi­onnage, Dieu sait qu’il y aurait de quoi faire, en matière de mon­tage et de traite­ment des images, autour du flux des infor­ma­tions, des bidon­nages, des masques et du sus­pense. Un choix de mise en scène, entre autres, déçoit : le mon­tage sonore entre les séquences, où la plu­part des rac­cords sont des fon­dus, faisant enten­dre le début de la séquence suiv­ante dans la dernière sec­onde de la précé­dente — procédé qui appa­raît comme une façon académique de “soign­er” le pas­sage d’un point de vue à l’autre, alors qu’il eût été intéres­sant de les con­fron­ter plus rad­i­cale­ment.

Cor­bi­jn illus­tre son scé­nario avec com­pé­tence et sans effets de manche, mais la ten­sion qui se dégage de ses images n’est qu’un loin­tain reflet de celle mise en bran­le par le texte. On sent le réal­isa­teur de Con­trol plus motivé pour guet­ter les frémisse­ments de la seule source d’aspérités incar­nées de son film, à laque­lle il con­sacre large­ment son cadre : Philip Sey­mour Hoff­man. Dans le rôle de l’homme de l’om­bre Bach­mann, le dernier qu’il a joué en entier avant son décès bru­tal en févri­er 2014, le comé­di­en parvient sans effort appar­ent (on oubliera les quelques clichés de car­ac­téri­sa­tion vis­i­ble : l’homme fume et boit sec) à don­ner une épais­seur à ce vis­age de la lucid­ité cru­elle et de la con­science du pire, celui qui con­naît trop bien les rouages du sys­tème mais qui per­siste à jouer sa pro­pre par­ti­tion, résigné à se salir les mains à l’oc­ca­sion mais qui sait que les inten­tions vertueuses peu­vent con­duire aux égare­ments con­tre-pro­duc­tifs tels qu’une répres­sion mal avisée. Ce fut tou­jours le plaisant para­doxe du jeu de Hoff­man : au-delà de toutes les sin­gu­lar­ités de ton dont ses per­son­nages étaient affublés et qui pou­vaient pass­er pour un dou­teux caboti­nage (on se sou­vient de son Tru­man Capote), il par­ve­nait à faire pass­er en creux des notions dis­crètes que les détails plus osten­si­bles pou­vaient cacher. Il faut bien le dire, les vrais bons films n’au­ront pas été légion dans sa car­rière, et celui-ci, loin d’être le pire, n’est pas vrai­ment à la hau­teur des promess­es ; mais comme dans cha­cun d’eux, c’est lui qui vient apporter la touche de nuance, de fragilité et surtout d’in­car­na­tion dont l’écran manque sou­vent. C’est un plutôt bon réflexe de Cor­bi­jn de com­pos­er la majorité de ses plans en fonc­tion de cette présence-là. Dom­mage que par ailleurs, il reste à la remorque d’une lit­téra­ture à laque­lle il laisse faire un tra­vail qui devrait être le sien.

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