© Swashbuckler Films
L’Incident

L’Incident

de Larry Peerce

  • L’Incident
  • (The Incident)
  • États-Unis1967
  • Réalisation : Larry Peerce
  • Scénario : Nicholas E. Baehr
  • Image : Gerald Hirschfeld
  • Montage : Armond Lebowitz
  • Musique : Terry Knight, Charles Fox
  • Producteur(s) : Monroe Sachson, Edward Meadow
  • Interprétation : Tony Musante (Joe Ferrone), Martin Sheen (Artie Connors), Ed McMahon (Bill Wilks), Diana Van Der Vlis (Helen Wilks), Victor Arnold (Tony Goya), Donna Mills (Alice Keenan), Robert Bannard (Phillip Carmatti), Beau Bridges (Felix Teflinger), Jack Gilford (Sam Beckerman), Thelma Ritter (Bertha Beckerman), Robert Fields (Kenneth Otis), Gary Merrill (Douglas McCann), Mike Kellin (Harry Purvis), Jan Sterling (Muriel Purvis), Brock Peters (Arnold Robinson), Ruby Dee (Joan Robinson)...
  • Distributeur : Swashbuckler Films
  • Date de sortie : 10 septembre 2014
  • Durée : 1h47

L’Incident

de Larry Peerce

Métro policé


Métro policé

La société Swash­buck­ler Films nous a habitués aux ressor­ties d’œu­vres de pat­ri­moine de qual­ité méri­tant l’in­térêt du cinéphile. Mais on ne peut pas gag­n­er à tous les coups : si L’In­ci­dent, film certes rarement vu, sus­cite quelque intérêt, c’est à son corps défen­dant. Réal­isé en 1967 par un cer­tain Lar­ry Peerce dont l’essen­tiel de la car­rière s’est fait à la télévi­sion, il tente un essai de soci­olo­gie en vase clos qui se retourne con­tre lui.

En guise de pré-générique, on suit les activ­ités de deux jeunes hommes (joués par les débu­tants Mar­tin Sheen et Tony Musante) errant la nuit dans les rues de New York, en quête de mau­vais coups pour tromper l’en­nui. La longueur de ce pas­sage laisse présager que le film va s’in­dex­er sur l’er­rance noc­turne des sauvageons. Erreur : il tourne vite son regard vers son vrai objet d’é­tude — les autres, ceux que l’in­sécu­rité va met­tre à l’épreuve. Un pan­el d’in­di­vidus con­scien­cieuse­ment triés sur le volet par le scé­nario dans divers­es caté­gories soci­ologiques prend la même rame de métro : cinq cou­ples (un de retraités, un de bour­geois avec enfant, un de la haute société, des époux noirs, une jeune fille et son petit ami lati­no pos­ses­sif), deux mil­i­taires en per­mis­sion, un homo­sex­uel et un homme d’âge mûr par qui ce dernier est attiré. Une fois ces per­son­nages tous présen­tés et réu­nis, nos deux voy­ous déboulent dans la rame dont ils se char­gent de soumet­tre les pas­sagers à la men­ace physique mais surtout à la tor­ture men­tale, exposant cha­cun d’eux à ses peurs, ses lâchetés, son refoulé.

Sociologie affectée

Plus encore que par la grossièreté de son dis­posi­tif de lab­o­ra­toire, L’In­ci­dent irrite par sa pré­ten­tion à la moder­nité (obser­vons le monde cos­mopo­lite d’au­jour­d’hui) con­tred­ite par ce que révè­lent ses choix sur son fond, pas vrai­ment mod­erne et ouvert sur le monde. Cela tient à quelque chose de très per­vers : sous le pré­texte de se servir des tour­ments psy­chologiques infligés par le tan­dem de mau­vais garçons comme une sonde pour mesur­er les frac­tures sociales et les fis­sures des apparences, le film se per­met une sournoise répar­ti­tion des rôles entre les pas­sagers vic­times. Le fait que la car­ac­téris­tique de cha­cun soit com­mu­nau­taire ou non coïn­cide de façon sus­pecte avec la sévérité du regard portée sur lui. C’est per­cep­ti­ble en par­ti­c­uli­er pour les cou­ples homme-femme, cha­cun étant représen­tatif d’une caté­gorie com­mu­nau­taire : c’est chez eux que seront ouverte­ment pointées les pos­tures men­songères, la lâcheté et l’hypocrisie — d’au­tant plus vio­lem­ment qu’à chaque fois le rap­port homme-femme arrive à point nom­mé pour révéler ces péchés à deux degrés dif­férents, l’un accu­sant l’autre et l’autre absolvant l’un. Quant aux autres pas­sagers-cas d’é­tude, l’ho­mo­sex­uel sera une vic­time impuis­sante, et les seuls à qui sera accordé un soupçon de dig­nité seront le vieux soli­taire (sans appar­te­nance par­ti­c­ulière) et un des deux mil­i­taires qui fini­ra par met­tre fin à “l’in­ci­dent” dans une dernière scène pour le moins expédi­tive. Il y a dans ce film une défi­ance vis­i­ble de la sin­gu­lar­ité com­mu­nau­taire, qui cul­mine dans le traite­ment réservé au mari noir. Répon­dant au racisme par le racisme, celui-ci sera cepen­dant mon­tré dans une pos­ture si peu crédi­ble (jouis­sant pas­sive­ment de voir des Blancs hum­i­li­er d’autres Blancs, avant que cette humil­i­a­tion vienne le chercher à son tour) qu’on ne peut s’empêcher d’y voir une car­i­ca­ture des révoltes raciales de la même époque.

Ce qui ressort de ce dis­posi­tif pas si bien inten­tion­né est moins ce qu’il pro­pose que ce qui l’a sus­cité : en pré­ten­dant dénon­cer cer­tains réflex­es d’une société frac­turée, L’In­ci­dent man­i­feste surtout la crainte et l’in­stinct de rejet que cette diver­sité lui inspire, au point qu’il tente d’ex­or­cis­er cette crainte en réglant quelques comptes (en rabais­sant la révolte du Noir, en don­nant le beau rôle à l’u­ni­forme…). Il s’of­fre lui-même sur un plateau comme objet d’é­tude des peurs sociales de son époque, et il est dif­fi­cile de se fier à un regard lesté d’af­fects aus­si dou­teux. Le film, rap­pelons-le, date de 1967, dans une péri­ode trou­blée pour les États-Unis : soci­olo­gie d’un autre âge ? Vu les réflex­es de représen­ta­tion des com­mu­nautés sub­sis­tant dans les médias d’au­jour­d’hui, ce n’est pas si sûr…

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