Lacrau

Lacrau

de João Vladimiro

  • Lacrau
  • Portugal2014
  • Réalisation : João Vladimiro
  • Scénario : João Vladimiro
  • Image : João Vladimiro, Pedro Pinho
  • Son : Miguel Martins, Frederico Lobo, João Vladimiro
  • Montage : João Vladimiro, Luisa Homem
  • Producteur(s) : João Matos, João Vladimiro
  • Production : Terratreme Films
  • Distributeur : Norte Distribution
  • Date de sortie : 27 août 2014
  • Durée : 1h39

Lacrau

de João Vladimiro

On a marché sur la Terre


On a marché sur la Terre

Éclip­sé par les Mille Soleils de Mati Diop au FID de Mar­seille 2013, le sec­ond long-métrage de João Vladimiro, petit essai filmique taiseux dans le pro­longe­ment de son pre­mier film Jardim (déjà présen­té au FID en 2008 et déjà repar­ti bre­douille), brigue le statut de « sen­sa­tion expéri­men­tale » de l’été, dans le sil­lage de films comme Le Quat­tro Volte de Fram­man­ti­no ou Leviathan de Lucien Cas­taing-Tay­lor et Ver­e­na Par­avel, qu’il talonne secrète­ment sans par­venir à égaler leur puis­sance de sidéra­tion. Pari à moitié réus­si, ou à moitié raté, tant cette balade argen­tique au long cours finit par trébuch­er sur un académisme de dilata­tion assez déce­vant de la part d’un auteur vis­i­ble­ment soucieux d’en découdre avec les con­ven­tions du genre. Doc­u­men­taire défait et sibyllin, Lacrau oppose la lèpre urbaine à la nature pro­fuse en zieu­tant sur Chris Mark­er, faisant de ce De Natu­ra Rerum décharné un Sans soleil ramol­li et con­tem­platif, mais à la struc­ture a pri­ori trop engour­die et ron­douil­larde pour le cos­tume con­voité « d’ovni de l’été ».

Patchwork

Le film com­mence comme celui de Mark­er, par une image d’enfant tirée des limbes. Dans un silence épais, un jeune garçon se tient en équili­bre à flanc de paroi, hési­tant de longues min­utes avant de s’engouffrer dans le vide du hors champ. Sa dis­pari­tion nous plonge dans un bouil­lon mythologique déserté de tout vis­age con­tem­po­rain, rem­placé par quelques fig­urines de paysans ter­reux à la pan­tomime rupestre, traités comme les motifs d’un tableau archaïque. Le tout pro­gresse ensuite par emboîte­ments suc­ces­sifs, dilu­ant des séquences brutes, sans com­men­taire ni fil nar­ratif suff­isam­ment ten­du pour devancer l’inévitable som­no­lence d’un spec­ta­teur con­damné à rapiécer seul des lam­beaux de plans décousus. Con­traire­ment à l’auteur de La Jetée, qui cher­chait dans le sou­venir d’enfance la piste d’un mys­tère (trau­ma­tique) à résoudre, João Vladimiro se con­tente d’en faire le point de départ sym­bol­ique d’une ode un peu béate aux gestes prim­i­tifs et à la nature. Dès lors, la pre­mière image de Lacrau fonc­tionne comme une sim­ple mise en route, acti­vant le déroule­ment linéaire d’un dis­posi­tif poseur ren­fer­mant un petit traité de philoso­phie can­dide et usagée. À tel point qu’au milieu du film, des chèvres et leurs éleveurs des régions pau­vre du nord du Por­tu­gal font directe­ment écho à celles de la Cal­abre de Fram­man­ti­no, à la dif­férence notable que ces fig­ures s’intégraient chez l’italien dans une struc­ture en boucle, certes con­sciente de son astuce, mais par­cou­rue d’un ani­misme truf­fé de crépite­ments bur­lesques inat­ten­dus – dont l’absence se ressent cru­elle­ment chez son cousin lusi­tanien. D’autre part, c’est moins la naïveté de ce bout à bout de morceaux de réel qui ennuie, que le sen­ti­ment que le film s’improvise un sujet par défaut, alors que l’ébriété de son découpage relève plutôt du patch­work de courts métrages, ou d’une col­lecte d’archives in progress.

Alien

Sem­blable à ces films de fes­ti­vals plutôt des­tinés aux musées, Lacrau demande beau­coup d’attention mais donne peu, et au compte-goutte. Pour­tant, Vladimiro se rend moins coupable d’avarice que d’une erreur d’appréciation : celle des capac­ités du spec­ta­teur de ciné­ma à adhér­er à un pro­gramme dra­ma­tique aus­si menu, quand d’autres fer­tilisent une matière par­fois plus pau­vre mais fer­me­ment chevil­lée à un sujet. Manque aus­si l’attraction plas­tique d’un Léviathan, qui broy­ait le réel à la cen­trifugeuse de son dis­posi­tif rad­i­cal, ou un drame – optique, plas­tique, sonore, qu’importe – au sym­bol­isme plus explicite, pour qu’enfin cessent ces pro­jets arty qui peinent à sor­tir de leur som­meil con­ceptuel en pari­ant sur l’endurance men­tale du spec­ta­teur et les sacro-saintes puis­sances épiphaniques du ciné­ma. Reste qu’en dépit de ses tares, Lacrau s’avère un objet d’une sidéra­tion gradu­elle et par­ti­c­ulière, puisqu’elle découle prin­ci­pale­ment d’un tra­vail sur le son dont les gron­de­ments chamaniques tirent la prise de vue paysagère du côté de la fan­tas­magorie brumeuse. Si bien que par­mi un juke­box de for­mats aléa­toires, l’image car­rée, tan­tôt cou­plée à des ron­fle­ments métalliques, tan­tôt à des per­cus­sions timides, fait de chaque plan une étrange vision sub­jec­tive, comme si un extrater­restre avait été chargé de doc­u­menter le monde à tra­vers le hublot de son scaphan­dre. En découle une chronique indat­a­ble, sub­sti­tu­ant l’œil mécanique de la caméra à celui, organique, d’un opéra­teur ingénu doté d’un sys­tème d’enregistrement rétinien – et par moments, hasard du cal­en­dri­er, cer­tains plans ne sont pas sans évo­quer la lande écos­saise noyée sous la brume que décou­vre l’alien de Scar­lett Johans­son, dans le récent Under the Skin de Jonathan Glaz­er. En fin de compte, on en revient à cette pre­mière impres­sion d’assister à une col­lecte d’images : prélève­ments d’herboriste, notes visuelles d’anthropologue et cro­quis de nat­u­ral­iste, Vladimiro invente un geste de fil­mage prodigieux, exhumant par décan­ta­tion une sorte de prise de vue prim­i­tive et orig­inelle. Son doc­u­men­taire prend alors les atours d’un film d’archives sur­na­turel et sus­pendu, enreg­istré bien avant que les pre­miers opéra­teurs des frères Lumière, Gau­mont et Pathé n’égrènent leurs caméras aux qua­tre coins du globe. De fil en aigu­ille, on retrou­ve cette par­en­té fan­tas­mée avec Mark­er, qui ferait de Sans soleil une sorte de muta­tion mod­erne du film préhis­torique de João Vladimiro, et de San­dor Kras­na (l’opérateur fic­tif, avatar mark­e­rien par­mi tant d’autres) un descen­dant évolué du vis­i­teur inter­stel­laire, non seule­ment doué de sen­sa­tion, mais de remé­mora­tion et de doute.

Lente­ment, avec un entête­ment néces­saire, le cinéaste finit par faire éclore un monde neuf sous son œil glob­uleux, et l’im­pres­sion d’assister à une pure vision prim­i­tive, d’avant le ciné­ma. Mais à quel prix ? Prob­a­ble­ment quelques ron­fle­ments, mal­heureuse­ment…

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