Comrades

Comrades

de Bill Douglas

  • Comrades
  • Grande-Bretagne1987
  • Réalisation : Bill Douglas
  • Scénario : Bill Douglas
  • Image : Gale Tattersall
  • Décors : Henry Harris, Derrick Chetwyn
  • Costumes : Doreen Watkinson, Bruce Finlayson
  • Son : Clive Winter
  • Montage : Mick Audsley
  • Musique : Hanz Werner Hanze, David Graham
  • Producteur(s) : Simon Relph
  • Production : Skreba Films, Film Four International, National Film Finance Corporation, Curzon Film Distributors
  • Interprétation : Robin Soans, Melda Stauton, Amber Wilkinson, William Gaminara, Alex Norton, Katy Behean, Stephen Bateman...
  • Distributeur : UFO
  • Date de sortie : 23 juillet 2014
  • Durée : 3h10

Comrades

de Bill Douglas

Les Damnés de la terre


Les Damnés de la terre

Au cœur de l’été dernier, la redé­cou­verte en salles de l’œuvre de Bill Dou­glas fut pour beau­coup une for­mi­da­ble claque. Trente-cinq ans après son achève­ment, la trilo­gie My Child­hood / My Ain Folk / My Way Home obte­nait enfin une juste recon­nais­sance sur les écrans français, révélant le tal­ent brut d’un cinéaste bri­tan­nique pré­maturé­ment dis­paru et trop longtemps oublié. Dans ces trois films, per­son­nels et douloureux, l’auteur revis­i­tait sa jeunesse mal­heureuse sous le ciel gris d’Écosse, au fil d’un réc­it som­bre et lacu­naire. Aban­don­né au milieu des ter­rils, le petit Jamie cher­chait dés­espéré­ment un ami, et finis­sait par trou­ver le salut dans la ren­con­tre fon­da­trice avec un com­pagnon de ser­vice mil­i­taire. Délais­sant l’autobiographie pour traiter un fait his­torique, Com­rades offre un pro­fil moins âpre, mais creuse avec obsti­na­tion le même sujet : la quête d’une fra­ter­nité humaine par-delà la souf­france, la mis­ère et la soli­tude – ou com­ment trans­former la rage en amour.

« How can we live on eight shillings a week ? »

1834, dans un vil­lage au sud de l’Angleterre. Épuisés par leurs con­di­tions de tra­vail, des laboureurs exi­gent une meilleure rémunéra­tion et se révoltent con­tre les pro­prié­taires ter­riens. Pour obtenir gain de cause, ils choi­sis­sent de s’unir et créent une organ­i­sa­tion, pré­fig­u­rant l’essor du syn­di­cal­isme. Au terme d’une par­o­die de jus­tice, six mem­bres sont arrêtés et déportés en Aus­tralie. Pen­dant trois heures, Bill Dou­glas retrace l’aventure de ces « mar­tyrs de Tolpud­dle » avec grâce et sincérité. Mal­gré une recon­sti­tu­tion soignée, il évite par­faite­ment l’écueil de la fresque en cos­tumes et s’en tient dans un pre­mier temps à une chronique patiente. Par touch­es dis­crètes, autour d’une galerie de per­son­nages joués par des comé­di­ens mécon­nus, il parvient à faire exis­ter une com­mu­nauté sol­idaire, sans vers­er dans le pathos ni le folk­lore. Dans un décor brumeux, à la fois réal­iste et onirique (toits de chaume, sen­tiers boueux, intérieurs austères et paysages majestueux), les instan­ta­nés de la vie quo­ti­di­enne s’enchaînent, tan­tôt rugueux tan­tôt joyeux.

Bill Dou­glas frappe encore par la pré­ci­sion de ses cadrages : leur com­po­si­tion limpi­de répond à un dis­cours poli­tique très frontal (voir la sécher­esse de ces plans où les insurgés sou­ti­en­nent le regard de leurs maîtres et leur adressent face caméra un geste de défi). Il con­firme égale­ment son aisance pour le découpage, isolant sou­vent un vis­age dans le groupe, mar­quant son goût pour le détail, ou provo­quant cer­tains effets de rup­ture (ain­si le rire incon­gru d’une enfant qui vient trouer le silence après le chant mélan­col­ique d’une jeune femme au cours d’une veil­lée). Après le noir et blanc char­bon­neux de la trilo­gie, Bill Dou­glas passe avec suc­cès à la couleur et porte une atten­tion con­stante à l’éclairage : sa pein­ture du monde rur­al, baignée de clair-obscur, de lumières jaunes et de tons fatigués, évoque par endroits les tableaux de Jean-François Mil­let.

Les forçats de la faim

La sec­onde par­tie – amor­cée par un splen­dide bal­ayage car­tographique en guise d’entracte, amenant douce­ment le spec­ta­teur de la Manche à Botany Bay – entraîne le film dans une nou­velle direc­tion et lui donne toute son ampleur. Sous un soleil écras­ant, les forçats effectuent leur peine dans le désert aride, et le scé­nario prend un virage épique. Cette arrivée en Aus­tralie sus­cite la même sidéra­tion que le départ vers l’Égypte au seuil de My Way Home, avec un soudain change­ment d’ambiance, de style et de cli­mat. La mise en scène se resserre, devient plus ten­due. Des ellipses ful­gu­rantes soulig­nent la cru­auté de cette déten­tion : à la folle éva­sion d’un pris­on­nier suc­cède immé­di­ate­ment son retour au camp lig­oté. Le mon­tage accentue la vio­lence des sit­u­a­tions avec un vrai sens de l’épure : des gouttes de sang zèbrent le sol craque­lé après le claque­ment d’un coup de fou­et ; un vau­tour dévore la car­casse d’un garde-chiourme tan­dis que son chien s’enfuit vers l’horizon. Dans cet univers ter­ri­fi­ant émer­gent pour­tant des moments de beauté : les dis­cus­sions entre le jeune Char­lie et George Love­less, tête de proue du mou­ve­ment, rap­pel­lent la fil­i­a­tion entre Jamie et le sol­dat alle­mand dans My Child­hood.

Aus­si engagé soit-il (et il fal­lait du courage pour tourn­er ce film en plein thatch­érisme), Com­rades ne ploie jamais sous la démon­stra­tion car Bill Dou­glas lui insuf­fle sa pat­te grâce à une idée fab­uleuse : à l’étude minu­tieuse d’un pro­grès social se mêle une pais­i­ble relec­ture des orig­ines du ciné­ma. Dès le pro­logue, nous suiv­ons les pas d’un mon­treur d’ombres venu présen­ter ses tours aux habi­tants. Ce témoin itinérant pren­dra dans le film de mul­ti­ples facettes, toutes incar­nées par le même inter­prète (Alex Nor­ton), ponc­tu­ant l’histoire par ses divers­es inven­tions mer­veilleuses, de la lanterne mag­ique à la pho­togra­phie. Col­lec­tion­neur acharné de machines optiques et d’archives, aujourd’hui réu­nies dans un musée à Exeter, Bill Dou­glas témoigne ain­si de toute sa pas­sion pour un art capa­ble de trans­fig­ur­er le réel sans oubli­er ses racines pop­u­laires.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Trilogie Bill Douglas : Mon enfance / Ceux de chez moi / Mon retour
Trilogie Bill Douglas : Mon enfance / Ceux de chez moi / Mon retour