Pascal Tessaud

Pascal Tessaud

  • Entretien réalisé le 20 mai 2014 à Cannes
    Un grand merci à Jean-Bernard Émery
  • Pascal Tessaud


    Pas­cal Tes­saud, jeune cinéaste auto­di­dacte, auteur de plusieurs courts métrages et de doc­u­men­taires sur la cul­ture et la musique urbaine, nous par­le ici de Brook­lyn, son pre­mier long métrage de fic­tion présen­té à l’ACID cette année à Cannes. His­toire d’une jeune rappeuse suisse, Coralie, débar­quant à Paris pour essay­er d’y faire car­rière, Brook­lyn n’est pas le réc­it d’un tal­ent émergeant de la rue pour rejoin­dre les étoiles. Sub­til, loin des stéréo­types, il dresse des por­traits forts d’individus com­plex­es et émou­vants, incar­nés par des comé­di­ens non pro­fes­sion­nels qui se don­nent sans compter. KT Gorique, 22 ans, inter­prète de Coralie, est notam­ment éblouis­sante. Via son his­toire et celle de ceux qu’elle ren­con­tre, Pas­cal Tes­saud dépeint une dimen­sion de la vie des quartiers (ici, Saint Denis) telle qu’on la voit rarement au ciné­ma. Auto­pro­duit, tourné avec des proches, avec peu d’argent mais beau­coup de désir, riche d’une cul­ture métis­sée, Brook­lyn séduit par la lib­erté de son ton, sa ten­dresse, la justesse et fraîcheur du regard que le cinéaste porte sur son his­toire, ses per­son­nages, son pays.

    Dans la lignée d’un cer­tain mou­ve­ment de ciné­ma urbain, Brook­lyn peut-il se définir comme un film guéril­la ?

    J’ai réal­isé qua­tre court-métrages, dont La Ville Lumière, qui a eu une belle car­rière en fes­ti­vals (Grand Prix à Reel­world de Toron­to 2014). J’ai mis qua­tre ans pour pou­voir faire ce film car il était assez ambitieux en ter­mes de moyens. C’est douloureux d’attendre aus­si longtemps. Je ne voulais pas faire pareil pour mon pre­mier long-métrage. J’ai donc décidé de faire un film guéril­la dans la con­ti­nu­ité de ce que j’avais aimé notam­ment à l’ACID, Dono­ma, Rue des cités, ain­si que Ren­gaine à la Quin­zaine, et African Gang­ster. Les auteurs de ces films-là sont des amis, on fait par­tie d’un même mou­ve­ment de ciné­ma urbain.

    J’ai réal­isé qua­tre doc­u­men­taires pour la télévi­sion sur la cul­ture urbaine. J’aime beau­coup la musique, le rap, le hip-hop, j’avais envie de faire un film avec l’énergie qu’elle dégage. Les films de mes amis m’ont évidem­ment poussé à me lancer, ça désacralise l’accès au ciné­ma. J’ai gran­di dans un milieu ouvri­er, en ban­lieue. Dans ces con­di­tions, on s’interdirait presque d’envisager de faire du ciné­ma, pour ne pas être per­dre ses illu­sions. Il y a un com­plexe d’infériorité quand on a gran­di en ban­lieue par rap­port aux arts. Quand on voit la fierté de ces films qui se font sans argent et qui sont si libres, quand on voit à l’écran ces gens métis­sés qui nous ressem­blent, qui ont du tal­ent, de la gouaille, on a envie de par­ticiper à cette trans­for­ma­tion de l’image, de la jeunesse, et de ne pas deman­der l’autorisation pour faire.

    Pou­vez-vous nous par­ler de la ren­con­tre avec KT Gorique ?

    J’ai dévelop­pé le traite­ment de Brook­lyn lors d’un ate­lier d’écriture à Saint-Quirin, en Lor­raine. Au départ, le pro­tag­o­niste était un homme. Les inter­venants de l’atelier m’ont poussé dans mes retranche­ments et m’ont con­seil­lé de chang­er le sexe du per­son­nage. Je me suis donc dit qu’il serait orig­i­nal de faire un film sur un per­son­nage féminin dans un milieu hip-hop mas­culin, à l’instar du télé­film De l’encre de La Rumeur. Mais j’avais envie de faire mon film dif­férem­ment, à la lisière du doc­u­men­taire et de la fic­tion. J’aime beau­coup les films hip-hop : 8 Mile, Slam, Noto­ri­ous, Brook­lyn Baby­lon, et les films musi­caux aus­si, Con­trol, New York New York, Ray, Walk the Line… Mais je n’aurais pas fait le film sans flash­er sur KT Gorique, c’était la con­di­tion sine qua non pour réalis­er Brook­lyn, et j’ai flashé sur KT.

    J’ai fait mon cast­ing par­mi les gens que je con­nais­sais, qui vivent dans ma ville, Saint-Denis. Pour trou­ver l’interprète de Coralie-Brook­lyn, j’ai cher­ché pen­dant qua­tre mois, j’ai été à tous les con­certs de filles, et je regar­dais sur Inter­net. C’est très facile aujourd’hui de faire le tour de toutes les artistes rap de France via Youtube. J’ai con­tac­té celles qui m’intéressaient le plus, mais ça n’a rien don­né. Deux mois avant le début prévu du tour­nage, je n’avais tou­jours pas ma comé­di­enne. J’étais dés­espéré, je pas­sais mes nuits sur Inter­net. Et un jour, je suis tombé sur une vidéo d’un show de KT Gorique au cham­pi­onnat du monde de free-style, « End of the Weak », à New York. J’ai été sub­jugué par cette fille toute petite au milieu de grands rappeurs améri­cains. Elle rap­pait en français à New York et elle est dev­enue cham­pi­onne du monde là-bas ! J’étais éton­né de ne pas la con­naître, c’est parce qu’elle est suisse. Je l’ai con­tac­tée sur Face­book, je suis allé la voir en Suisse, on a fait des essais – c’était une évi­dence que Brook­lyn c’était elle. Elle n’avait jamais joué. Par chance, elle était étu­di­ante, donc en vacances en août où j’avais prévu le tour­nage – puisqu’il s’est fait avec des jeunes. Elle a pu venir deux mois à Paris.

    « Ce qui m’intéresse, ce sont les acteurs »

    Pen­dant un mois, nous avons fait des répéti­tions intens­es, tous les jours, pour la pré­par­er psy­chologique­ment à tenir. Elle a 22 ans, c’était très lourd à porter sur ses épaules un rôle prin­ci­pal où elle est dans tous les plans. On a tra­vail­lé dur selon des tech­niques clas­siques de théâtre, con­fi­ance, écoute, touch­er, exer­ci­ces avec des obsta­cles… Pour des non-pro­fes­sion­nels, l’essentiel c’est la con­fi­ance, d’enlever la peur de mal faire, pren­dre des risques tout en prenant du plaisir, donc on tra­vaille beau­coup sur la res­pi­ra­tion. Le film s’est fait là, lors de ces répéti­tions, à Saint-Denis tout le mois de juil­let avec tous les comé­di­ens. On a pris du temps pour être tous ensem­ble, appren­dre à se con­naître, pren­dre con­fi­ance, atténuer la peur qu’engendre le fait de faire un film.

    Je n’avais écrit qu’un traite­ment détail­lé, tout le reste est impro­visé. Les acteurs doivent amen­er leur per­son­nal­ité pour coller le plus au réel de la sit­u­a­tion. On a mod­i­fié des choses, qui étaient des idées. Quand on les incar­ne, on se rend compte qu’il faut les chang­er. Les acteurs étaient investis et défendaient leurs per­son­nages. Et à par­tir de là c’était gag­né, ils étaient dedans, ils pre­naient du plaisir, on a vrai­ment fait un film ensem­ble. J’aime tous ces grands cinéastes qui lais­sent le réel entr­er dans la fic­tion : Loach, Renoir, Carpi­ta, Pialat, Kechiche, tous ces grands directeurs d’acteurs, qui amè­nent de l’imprévu et du hasard. On fil­mait ces répéti­tions pour faire com­pren­dre aux acteurs qu’on ne fai­sait pas du théâtre mais une choré­gra­phie avec la caméra. Ça m’a aus­si per­mis d’évaluer com­ment filmer.

    Par exem­ple, une tête n’est pas symétrique, nous ne sommes pas par­faits. Un angle peut don­ner un côté angélique et un autre côté scar­la. Avec une petite caméra, même mau­vaise, on peut décou­vrir la sin­gu­lar­ité de chaque acteur et savoir com­ment le filmer. Il y a pas mal de gros plans dans mon film, j’avais aimé ceux de Kechiche dans La Graine et le mulet, ceux de Cas­savetes, de Ren­gaine… La mise en scène, c’est bien, mais moi ce qui m’intéresse, ce sont les acteurs.

    J’ai demandé à KT d’écrire des textes avec des thé­ma­tiques pré­cis­es par rap­port aux séquences. Je lui demandais d’utiliser cer­tains mots, très impor­tants pour moi, très pré­cis. Ce n’est pas facile pour un rappeur d’accepter qu’on entre dans son univers, mais je lui ai expliqué que ça n’était pas elle qui rap­pait mais Coralie, et que Coralie c’était la ren­con­tre entre elle et moi. Elle a énor­mé­ment don­né. Elle me fai­sait con­fi­ance, et je lui fai­sais con­fi­ance. Ces textes n’existent que pour le film, excep­té le free style qui exis­tait déjà, et le générique de fin. Pour les morceaux des autres, on a fait une mise en abîme, des ate­liers d’écriture avec Blade MC qui joue Toni, l’un des édu­ca­teurs de l’association dans le film. On a organ­isé de vraies séances d’écriture. Les rappeurs ont écrit pen­dant les répéti­tions, ce sont pour la plu­part ces textes qu’ils dis­ent dans le film. Je fil­mais les séances pour les habituer à cette présence, c’est ce qui donne cet aspect doc­u­men­taire à Brook­lyn. Les jeunes comé­di­ens se sont habitués à la présence de la caméra naturelle­ment.

    Com­ment aller au bout de sa pas­sion dans un monde où il faudrait met­tre ses rêves de côté et être raisonnable ?

    Coralie est une étrangère qui arrive en ban­lieue parisi­enne, elle porte un regard extérieur à ce monde. Le film pose la ques­tion suiv­ante : com­ment trou­ver sa place dans cette société quand on a 20 ans ? Dans une société où il faut met­tre ses rêves de côté parce que c’est la crise, parce tout est bouché à l’horizon, parce qu’il faut être raisonnable. Il mon­tre une façon pos­si­ble d’aller au bout de sa pas­sion, de galér­er sans aban­don­ner et d’y croire. Mes per­son­nages essaient de trou­ver leur place, mod­este­ment. Je voulais mon­tr­er aus­si com­ment des gens leur ten­dent la main, des édu­ca­teurs qui ont tou­jours la gnaque. Je n’avais pas envie de racon­ter l’histoire d’un per­son­nage à l’américaine du clas­sique « way to fame », qui veut réus­sir dans la musique, mais celle d’une asso­ci­a­tion musi­cale où il y a des passeurs. Brook­lyn racon­te une ren­con­tre avec des passeurs, des anonymes, en ban­lieue parisi­enne, qui sont des gens que j’admire et qu’on ne val­orise jamais.

    La télévi­sion, le ciné­ma, mon­trent sou­vent des clichés, l’échec, la vio­lence, l’autodestruction, des choses dégradantes. On ne mon­tre pas assez les petites choses du quo­ti­di­en qui ne sont pas assez spec­tac­u­laires pour faire le buzz mais qui pour moi trans­for­ment la vie des gens. Toni et Yazid sont aus­si impor­tants dans le film que Brook­lyn. Mon film est une réflex­ion sur la réus­site, et il nour­rit l’utopie qu’on peut apporter quelque chose à quelqu’un. Qu’est ce que réus­sir ? Être riche ? S’épanouir de façon ama­teur en ayant un petit boulot à côté ? C’est dur pour Coralie d’être pré­caire, d’être cuisinière dans une asso­ci­a­tion, d’avoir une cham­bre chez une grand-mère. Mais elle est déter­minée. Elle n’a pas le choix, et ce petit boulot lui per­met d’avoir un toit et de con­tin­uer à écrire. Ce film est un auto­por­trait. Venant d’un milieu ouvri­er, en ban­lieue, j’ai fait beau­coup de petits boulots et lut­té pour faire des films et ça m’a pris dix ans avant de pass­er au long métrage.

    Le film peut-il se voir comme un hom­mage au rap, à l’art pau­vre, un film métis­sé ?

    Ce film est un hom­mage à tous les artistes périphériques qui ne sont pas bien nés. Coralie est angois­sée parce qu’elle a un rêve et qu’elle n’est pas sûre de l’atteindre. Mais elle y croit. Les pro­jec­tions à Cannes nous ont mon­tré que les gens sont touchés par la foi de tous ces per­son­nages, leur néces­sité de faire même s’ils ne savent pas où ça va aller. Mon film n’est pas unique­ment sur le hip-hop. Évidem­ment, je voulais ren­dre hom­mage à cette musique en ce qu’elle ouvre au monde. Ce sont les rappeurs, avec qui j’ai gran­di qui m’ont don­né envie de lire des livres – alors qu’on dit tou­jours que ce sont des anal­phabètes. Akhen­aton, MC Solaar, Chiens de paille, Fabe, Scred Con­nex­ion, Assas­sin, Casey, La Rumeur, Iam, NTM… m’ont fait aimer les mots. Ce sont des poètes, ils ont été des passeurs pour moi, pour accéder à la grande lit­téra­ture, oser lire des livres.

    Le rap représente quelque chose d’énorme dans l’imaginaire col­lec­tif en France et de totale­ment sous-estimé par les élites arro­gantes. Il y a aus­si des réflex­ions dans les textes, un grand engage­ment poli­tique pour cer­tains. Dans Brook­lyn, je voulais mon­tr­er com­ment le hip-hop peut nous emmen­er ailleurs, nous faire grandir. Ce n’est pas qu’un film pour les jeunes de ban­lieue qui écouteraient cette musique. N’importe qui peut être touché car c’est un film ini­ti­a­tique où l’on grandit. C’est aus­si un film sur le besoin de s’exprimer. Nous sommes dans une société où il est dif­fi­cile de s’exprimer. À l’école, on nous cas­tre l’esprit en nous dis­ant qu’on n’est jamais à la hau­teur des grands auteurs. La cul­ture en France nous écrase de son passé glo­rieux. La cul­ture hip-hop vient d’en bas, pas d’en haut, on désacralise la cul­ture et la créa­tion, le hip-hop est une cul­ture pro­lé­taire vivante.

    Pour mon film, je voulais être au cœur d’une asso­ci­a­tion, au quo­ti­di­en, auprès de gens qui ont besoin de s’exprimer. Je trou­ve que la cul­ture hip-hop amène de la fraîcheur à la cul­ture française. Voilà pourquoi ça s’appelle « Brook­lyn », c’est un imag­i­naire étranger à la France qui métisse la cul­ture. Ça n’est pas un film français, c’est un film métis­sé uni­versel, comme le hip hop. Et donc rac­cord avec ce que je suis et ce que j’ai envie d’amener en France pour faire chang­er les lignes : qu’il n’y ait pas tou­jours une haute et une basse cul­ture. Le hip-hop est un art acces­si­ble ancré dans le réel, on n’a pas besoin d’argent pour en faire, il suf­fit d’écrire sur des feuilles, de danser dans la rue, de graf­fer sur des murs ou des trains, de beat­box­er, etc. C’est un art pau­vre. Nous aus­si, on a fait un film avec des appareils pho­tos sans thune, on n’a pas demandé d’autorisations pour le faire. Et nous retrou­ver à Cannes prou­ve que tout est pos­si­ble : si on a la foi en ce qu’on fait, en ce qu’on veut faire. Il faut juste faire des choses néces­saires qui vien­nent des tripes et du cœur.

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