© Wild Bunch Distribution
Adieu au langage

Adieu au langage

de Jean-Luc Godard

Adieu au langage

de Jean-Luc Godard

Re-bon-jour le cinéma


Re-bon-jour le cinéma

Le feuil­leton Godard – vien­dra, vien­dra pas – n’en a pas vrai­ment été un cette année. Il y a eu cette vidéo de la TSR (le cinéaste y répond avec douceur aux ques­tions d’un morne jour­nal­iste encra­vaté), suiv­ie de la let­tre filmée envoyée au fes­ti­val ce jour de présen­ta­tion offi­cielle d’Adieu au lan­gage. Il n’est pas venu mais on s’en moque, même si l’on imag­ine bien qu’il aurait été impos­si­ble de résis­ter au fait de ten­dre le cou pour apercevoir ne serait-ce qu’un bout du cig­a­re du pape JLG. Mais l’essen­tiel est bien, ne l’ou­blions pas, de ten­dre l’or­eille et d’ac­cueil­lir ses images. Parce que le vieux Mohi­can au souf­fle court et au chuin­te­ment déli­cieux par­le à tra­vers ses films, et c’est bien pour ça que l’on est là, pas pour voir la bête.

Dis­ons-le tout net, Adieu au lan­gage, nonob­stant cette sorte de pro­logue con­sti­tué par 3x3D (qui partage des images, des sons, des per­son­nages avec ce dernier), n’est rien de moins que du jamais vu. Le sai­sisse­ment est grand face à une propo­si­tion plas­tique absol­u­ment éton­nante d’in­ven­tiv­ité et de fan­taisie. Un sou­venir. Dans Les Cara­biniers (1960), Michelan­ge­lo con­sti­tu­ait un spec­ta­teur prim­i­tif rec­u­lant la tête face au spec­ta­cle d’un train entrant en gare – la fameuse vue Lumière à La Cio­tat, réac­tu­al­isée ici à plusieurs repris­es dans des gares suiss­es de nos jours. À l’im­age, une femme pre­nait ensuite un bain ; Michelan­ge­lo se lev­ait brusque­ment de son siège, bous­cu­lait les spec­ta­teurs pour se ren­dre au pied de la toile blanche en deux dimen­sions, à la recherche d’une troisième ; mal­mené l’écran finis­sait par être arraché par la brusquerie gauche du per­son­nage. Adieu au lan­gage nous place en quelque sorte dans la peau de Michelan­ge­lo, en tous cas face à du nou­veau. Avec toutes les préven­tions face aux com­para­isons hâtives et superla­tives, le film pro­pose des moments – nom­breux – de pro­fonde per­tur­ba­tion de la per­cep­tion : désori­en­ta­tion, ver­tiges, inter­ro­ga­tions per­plex­es quant au fait de savoir si l’on voit bel et bien. Et une capac­ité d’a­gir pour le spec­ta­teur : de l’au­to-mon­tage en fer­mant un œil sur deux – ce n’est plus un split screen mais ce que l’on pour­rait appel­er un switch screen où le champ et le con­trechamp devi­en­nent pos­si­bles dans le même plan, en un sim­ple clin d’œil.

Godard mêle ici la joie enfan­tine du jeu et la sagesse de l“ancien qui n’est pas dom­iné par la tech­nique – une con­stante depuis tou­jours chez le cinéaste dont la réflex­ion a tou­jours été extrême­ment poussée sur les poten­tial­ités des (nou­veaux) out­ils. Comme dans 3x3D, c’est l’hétérogénéité qui donne du relief au relief, la con­fronta­tion des matières et des tex­tures d’im­age, de l’aplat, par­fois crasseux, à la tridi­men­sion. Et, bien enten­du, il faut aus­si pro­pos­er des con­ti­nu­ités d’e­space-temps pour que le relief opère. Adieu au lan­gage est un film très impres­sion­nant, pour ce côté forain. C’est aus­si de l’im­pres­sion­nisme dans le sens qu’en a don­né Mon­et, évo­qué par le film : représen­ter ce que l’on ne voit pas. On est donc bien en présence d’un jamais vu parce qu’en effet ces images n’ex­is­tent pas, comme ces effets de sat­u­ra­tion-désat­u­ra­tion, de pix­el­li­sa­tion, organ­isés dans d’épous­tou­flantes com­po­si­tions chro­ma­tiques.

Avec des images, des mots, de la musique et des sons util­isés comme des phras­es, Adieu au lan­gage médite sur le passé, la mémoire et l’his­toire mau­dite du XXe siè­cle que l’o­r­a­cle Godard ne cesse de remâch­er et ressass­er depuis plus d’une trentaine d’an­nées. Mais il rend avant tout compte d’un pos­si­ble réen­chante­ment (non pas la pos­si­bil­ité d’un recom­mence­ment : le mal est fait) où le ciné­ma rede­viendrait un art forain où l’é­mo­tion est vécue physique­ment – seul Grav­i­ty peut faire l’ob­jet d’une com­para­i­son à ce sujet, on éprou­ve physique­ment l’im­age. Réen­chanter, réin­ven­ter, cela pas­sait par les comptes réclamés aux adultes par les deux enfants de la sec­onde par­tie de Film Social­isme, qui suc­cé­daient aux pas­sagers du bateau de la défaite occupé par les retraités de l’His­toire, errant en Méditer­ranée. Adieu au lan­gage est bien doté d’un présent : un cou­ple d’amoureux, sou­vent nus comme des vers (et comme Adam et Ève), et un chien por­tent une hypothèse de réin­ven­tion. Dans la lignée de son précé­dent film, le désen­chante­ment godar­d­i­en, sa rage mor­dante con­tre le monde tel qu’il est, est con­tre­bal­ancée, plus encore ici. Et un espoir rési­dant en une poésie déli­cieuse­ment far­felue, mais aus­si très per­son­nelle pour un cou­ple (Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville) qui n’a pas eu d’en­fant, pas plus que le cinéaste avec ses com­pagnes précé­dentes. Si ce film est un adieu, il se ter­mine ain­si par une nais­sance. À nous d’imag­in­er les pre­miers mots du nou­veau-né : bon­jour ?

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Godard, de l’art de ne pas conclure
Godard, de l’art de ne pas conclure
Exposé du film annonce du film “Scénario”
Exposé du film annonce du film “Scénario”
Scénarios
Scénarios
Alain Delon, Je est un autre
Alain Delon, Je est un autre
Exposé du film annonce du film “Scénario”
Exposé du film annonce du film “Scénario”
Scénarios
Scénarios
Film annonce du film qui n’existera jamais : « Drôles de Guerres »
Film annonce du film qui n’existera jamais : « Drôles de Guerres »
Godard au pied de la lettre
Godard au pied de la lettre
Film annonce du film qui n’existera jamais : « Drôles de guerres »
Film annonce du film qui n’existera jamais : « Drôles de guerres »
Godard par Brenez
Godard par Brenez
Éloge de l’image
Éloge de l’image
Histoire(s) de Jean-Luc Godard
Histoire(s) de Jean-Luc Godard