Maps to the Stars | © Le Pacte
David Cronenberg

David Cronenberg

David Cronenberg

« Je ne me sens pas obligé d'attaquer Hollywood »


« Je ne me sens pas obligé d'attaquer Hollywood »

Dans l’in­fer­no hol­ly­woo­d­i­en de Maps to the Stars, le plus grand péché hol­ly­woo­d­i­en sem­ble être la destruc­tion du lien famil­ial : par­ents destruc­teurs, enfants-adultes, inces­te… Quel rap­port voyez-vous entre l’idée de famille et Hol­ly­wood ?

On peut voir Hol­ly­wood comme une famille, étrange, dif­fi­cile, mais c’est une com­mu­nauté où tout le monde se con­naît. Cha­cun à Hol­ly­wood com­prend les règles du jeu et les gens y sont en con­nex­ion les uns avec les autres. C’est le macro­cosme d’une famille nor­male, ou plutôt d’une famille nor­male­ment dys­fonc­tion­nelle. Et c’est une famille très dure, par­ti­c­ulière­ment envers les enfants. On peut le voir avec ce que subit Ben­jie dans le film. Il est soumis à la pres­sion inces­sante du suc­cès, à l’ambition, au dés­espoir, à l’appât du gain, tous ces sen­ti­ments que l’on trou­ve partout, mais qui à Hol­ly­wood sont en sur­ex­po­si­tion. Je con­nais très bien tous les petits arrange­ments qui se déci­dent entre les gens qui ont du suc­cès et ceux qui n’en ont pas. Nor­male­ment, ce ne sont pas des choses aux­quelles on pense en per­ma­nence mais dans le busi­ness du ciné­ma, c’est partout. On n’y échappe pas. C’est une pres­sion énorme qui s’exerce sur tout le monde.

Vous pra­tiquez d’ailleurs un entremêle­ment très frap­pant entre les enfants-adultes et les adultes-enfants.

En fait les adultes ont seule­ment l’apparence d’adultes, mais ils n’en sont pas. Comme Julianne Moore l’a dit en con­férence de presse, elle con­sid­ère que son per­son­nage est un enfant. Elle n’a jamais gran­di. Et je ne pense pas non plus que les enfants soient des adultes. Ben­jie est un acteur, il sait com­ment jouer les adultes. Au fur et à mesure du film, on voit qu’il perd sa cara­pace de vice, de cru­auté, de dureté.

Com­ment s’est organ­isée la col­lab­o­ra­tion avec le scé­nar­iste Bruce Wag­n­er ?

Bruce a pub­lié son pre­mier livre Force majeure en 1991, sur un chauf­feur de lim­ou­sine à Hol­ly­wood. Et, d’une cer­taine façon, c’est le per­son­nage qu’interprète Robert Pat­tin­son : un type qui rêve de devenir acteur ou réal­isa­teur mais qui gagne sa vie comme chauf­feur. J’ai trou­vé son roman fan­tas­tique. Nous sommes devenus amis peu après. Pen­dant des années, nous avons cher­ché une occa­sion de tra­vailler ensem­ble, notam­ment sur une série télé. Mais ça n’a jamais marché. Bruce a écrit le scé­nario de Maps to the Stars il y a peut-être quinze ans et il me l’a fait lire il y a une dizaine d’années. Je l’ai adoré.

C’est son approche de l’éter­nel thème de Hollywood/Babylone qui vous a attiré ?

Vous savez, je ne suis pas en guerre con­tre Hol­ly­wood. Je ne me sens pas obligé de l’attaquer. Il y a des gens qui aiment faire des films sur le ciné­ma, ou des romans sur l’écriture. Ce n’est pas mon cas. Je n’aurais jamais pu écrire un tel scé­nario. Car, con­traire­ment à moi, Bruce tra­vaille, vit et a gran­di à Hol­ly­wood. Je n’ai pas pu voir ce qu’il a vu mais je le com­prends. J’ai quand même flirté quar­ante ans avec Hol­ly­wood et j’ai aus­si mon lot d’expériences très étranges, exacte­ment sim­i­laires à ce qui est racon­té dans le film. Notre col­lab­o­ra­tion a vrai­ment été étroite et mar­quée par l’affection pro­fonde qui nous lie. Quand Bruce écrivait le scé­nario, nous étions sans cesse en con­tact par télé­phone pour y apporter des mod­i­fi­ca­tions, dis­cuter des per­son­nages… Et, même pen­dant le tour­nage, ce tra­vail com­mun sur les per­son­nages et les dia­logues s’est pour­suivi. Beau­coup de mod­i­fi­ca­tions ont été apportées pen­dant que nous tournions.

De quelle façon ce tra­vail de long cours a pu impacter la représen­ta­tion de Hol­ly­wood, pour­tant très con­tem­po­raine et instan­ta­née ?

Julianne Moore a accep­té de par­ticiper au pro­jet il y a huit ans déjà. Quand je suis revenu la voir, elle m’a red­it « oui », mais nous avons dû apporter des change­ments au per­son­nage, désor­mais plus âgé – ce qui est mieux, à mon sens. La mod­i­fi­ca­tion a pu se faire facile­ment grâce à la manière dont je tra­vaille avec Bruce. C’est un exem­ple des con­stantes trans­for­ma­tions organiques du scé­nario orig­i­nal. La pres­sion qui s’exerce sur un acteur de plus de 50 ans à Hol­ly­wood est énorme. Et la car­rière de Julianne est incroy­able : elle a 52 ans et elle con­tin­ue de tourn­er tout le temps. Mais elle con­naît beau­coup d’actrices de son âge qui, lit­térale­ment, n’existent plus. Passé un cer­tain âge, elles n’intéressent plus Hol­ly­wood. C’est très bru­tal. Le fait qu’elle ait passé les 50 ans accentue cette bru­tal­ité dans le film. Et on voit com­ment le per­son­nage som­bre dans le dés­espoir avec ce sen­ti­ment de ne plus exis­ter si elle n’apparaît pas dans un film. C’est ter­ri­fi­ant. Vous vivez tou­jours, mais pour Hol­ly­wood vous êtes mort.

Il y a aus­si un tra­vail très agres­sif sur la chirurgie esthé­tique et la mon­stru­osité.

Il m’est arrivé de dis­cuter avec des femmes qui envis­ageaient une opéra­tion. À chaque fois, le leur ai dit : « ne faites pas ça ! » Ça peut vous sur­pren­dre mais je suis très opposé à la chirurgie esthé­tique. On voit les résul­tats : ils ne sont plus humains. C’est pathé­tique et dés­espéré. Je ne com­prends pas cette volon­té de nier le vieil­lisse­ment. Je trou­ve qu’il y a quelque chose de très beau dans le fait de vieil­lir. J’en suis la preuve, non ? (rires) Je crois qu’il faut accepter la réal­ité du corps humain. La com­bat­tre, c’est com­bat­tre l’essence de l’être humain. On naît, on se trans­forme, on vieil­lit : c’est la réal­ité. L’art, la reli­gion nous ser­vent à fuir cette réal­ité. Je ne crois pas à ça. Je pense qu’il y a de la beauté dans l’acceptation. Il n’y a qu’à regarder Julianne Moore…

Pensez-vous que le culte de la jeunesse dans le star-sys­tem a changé depuis dix ou quinze ans ? La com­péti­tion que se mènent les stars ado­les­centes est d’une vio­lence assez inédite…

Je ne sais pas. La fas­ci­na­tion pour la jeunesse a tou­jours existé. Nous sommes géné­tique­ment pro­gram­més pour rechercher la jeunesse – je par­le de Dar­win, de l’évolution. Quand nous cher­chons un parte­naire sex­uel, nous jetons notre dévolu sur une per­son­ne jeune et fer­tile. Après, la cul­ture occi­den­tale n’est pas uni­forme. Par exem­ple, la manière dont sont perçues les femmes d’un cer­tain âge au Cana­da, mon pays, n’est pas la même qu’en Europe. Je car­i­ca­ture mais les femmes européennes même âgées s’habillent avec élé­gance, elles sont fortes, elles ont une vie sex­uelle… En Amérique du Nord, elles font du shop­ping.

Le générique du début et de fin tranche par sa naïveté, on dirait un ciel étoilé au pla­fond d’une cham­bre d’enfant. C’est du cynisme ?

Les «cartes des étoiles» (star en anglais mêle le sens de «célébrité» et «étoile», NDR), ce sont ces plans que l’on vend aux touristes qui débar­quent du Kansas à Hol­ly­wood. Elles indiquent où se trou­ve la mai­son de Mar­i­lyn Mon­roe, où vivait James Dean… Leur design est très enfan­tin. C’est l’expression de cette vision très naïve, très inno­cente de Hol­ly­wood. Les per­son­nages sont inno­cents puisque ce sont encore des enfants. Mais il n’y a pas d’e­spoir pour eux. De mon point de vue, il n’y en a pas. Je ne crois pas en la sur­vivance de l’âme. Nous dis­parais­sons dans la mort, nous sommes anni­hilés. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’espoir dans la vie réelle. Mais pour les per­son­nages, il n’y en a pas. J’espère que le pub­lic sera capa­ble d’accepter ça.

Un dernier mot sur le livre que vous êtes en train d’écrire…

Il est achevé et il sera pub­lié en France chez Gal­li­mard, un très bon édi­teur. Je ne peux rien vous dire de l’histoire à part qu’il y a un per­son­nage français très fort et qu’une par­tie du réc­it se déroule à Paris. Mais vous devrez atten­dre de le lire pour décou­vrir la suite…

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