Noor
  • Noor
  • France, Turquie, Italie2012
  • Réalisation : Çağla Zencirci, Guillaume Giovanetti
  • Scénario : Çağla Zencirci, Guillaume Giovanetti
  • Image : Jacques Ballard
  • Son : Alexandre Andrillon
  • Montage : Michko Netchak, Tristan Meunier
  • Musique : Abaji
  • Producteur(s) : Svetlana Novak, Cristine Asperti
  • Production : C'est au 4
  • Interprétation : Noor, Uzma Ali, Baba Muhammad, Gunga Sain, Mithu Sain...
  • Distributeur : Zootrope Films
  • Date de sortie : 23 avril 2014
  • Durée : 1h18

Sans contrefaçon je suis un garçon


Sans contrefaçon je suis un garçon

Noor est un ancien khus­ra, c’est-à-dire un eunuque trav­es­ti. Aujourd’hui, il voudrait repren­dre une vie nor­male au Pak­istan, à com­mencer par ren­con­tr­er une femme et l’épouser. Seule­ment le lien est irrémé­di­a­ble­ment rompu : avec son passé, parce qu’il l’a choisi, et avec sa société, parce qu’il ne parvient plus à le renouer. Trou­blant apo­logue dans un monde étouf­fé par ses clans.

S’il y a un mode de réc­it dont on pour­rait rap­procher Noor, c’est celui du con­te bien plus que celui de la chronique sociale. Équipé d’un camion qui tient presque du sapin de Noël, le jeune Pak­istanais fraîche­ment éman­cipé de sa com­mu­nauté croise sur sa route bon nom­bre de sages, de ren­con­tres sym­bol­iques, sur le chemin d’un « lac mag­ique » où il compte sur une légende de fées pour régler son souci d’intégration. Si le mys­ti­cisme en jeu fait sourire, il est pris très au sérieux par le héros, ain­si que tous ceux qui croisent sa route. Le thème du voy­age ini­ti­a­tique est au cœur du film, qui s’en retrou­ve élégam­ment épuré de tout ce dont une approche réal­is­ti­co-sociale aurait pu l’encombrer.

Identité de genre

Noor est donc un trans­genre : cas­tré, anci­en­nement trav­es­ti, il n’en garde que ses cheveux longs, très féminins, qu’il refuse de couper pour une rai­son que l’on ignore, et un main­tien très sub­tile­ment maniéré, qui laisse penser que l’acteur est égale­ment trans­genre. On se gardera bien de lui pla­quer les mod­èles occi­den­taux de l’androgynie, de la drag-queen, de l’intersexualité : Noor est un homme. Il n’a jamais été lib­ertin, ni pros­ti­tué, seule­ment danseur. Sociale­ment, les khus­ras sont des asex­ués, sus­ci­tant une forme par­ti­c­ulière de méfi­ance, très loin­taine­ment con­cernés par l’homophobie. Aucun désor­dre d’identité sex­uelle ne sem­ble touch­er Noor. Il veut recou­vrir sa posi­tion sociale, se ranger, se mari­er : l’idée même de l’homosexualité ne l’effleure vis­i­ble­ment pas. Quelque part, ce n’est pas un prob­lème intime ; du moins, la dimen­sion intime du trou­ble est trop large­ment asphyx­iée par l’obligation sociale pour pou­voir éclater au grand jour.

Car en effet, le poids des normes s’abat sur Noor avec une fatal­ité inouïe. Rien, ou presque, ne suinte des com­par­ti­ments cloi­son­nés qui enca­drent la société pak­istanaise. Si Noor a ten­té de sauter de l’un à l’autre, il se retrou­ve coincé dans l’entre-deux, et pas beau­coup plus libre d’esprit que les autres : son désir pro­fond, c’est celui d’épouser une femme, qu’il attend comme un signe céleste, un par­don. Le film de Çağla Zen­cir­ci et Guil­laume Gio­vanet­ti donne la pleine mesure de cet étouf­fe­ment général­isé, où la vie se résume à un pro­gramme ron­flant de céré­monies, de pro­to­coles, de mariages arrangés, ou seule­ment con­cédés par des patri­arch­es autori­taires. C’est un monde privé de liesse, déserté par la séduc­tion, par l’érotisme, par la lib­erté ful­gu­rante. La révolte de Noor n’y est qu’une molle échap­pée : un camion volé, une femme à épouser, avant que la rou­tine oppres­sive ne reprenne sûre­ment ses droits.

Pour­tant, il y a en lui une sorte de lib­erté con­tenue, de bizarrerie, qui nous tient inlass­able­ment en haleine. C’est à mi-film, lors d’une scène de danse en rup­ture totale avec le reste du film, que la chair s’ouvre à vif. Quand Noor agite fréné­tique­ment son corps, ses cheveux, on le croirait en train de se débat­tre con­tre lui-même, d’expulser un par­a­site. S’agit-il de sa fon­da­men­tale étrangeté ? Cette peste qui le coupe du monde ? Car c’est là, dans le sous-texte de Noor, que se trou­ve le drame fon­da­men­tal : au lieu d’être un com­bat pour exis­ter dans sa dif­férence, c’est un com­bat pour rede­venir nor­mal.

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