© Rezo Films
La Braconne

La Braconne

de Samuel Rondière

  • La Braconne
  • France2013
  • Réalisation : Samuel Rondière
  • Scénario : Samuel Rondière
  • Image : Nathalie Durand
  • Costumes : Laurence Forgue-Lockart
  • Son : Mathieu Villien, Nikolas Javelle, Nathalie Vidal
  • Montage : Thomas Glaser, Yann Dedet, Jeanne Oberson
  • Producteur(s) : Dominique Crèvecœur
  • Production : Bandonéon
  • Interprétation : Patrick Chesnais (Danny), Rachid Youcef (Driss), Audrey Bastien (la fille), Husky Kihal (Fred), Moïse Santamaria (Remano), Xavier Maly (Sergio)...
  • Distributeur : Rezo Films
  • Date de sortie : 2 avril 2014
  • Durée : 1h22

La Braconne

de Samuel Rondière

Drôle d'endroit pour une drôle de rencontre


Drôle d'endroit pour une drôle de rencontre

Pre­mier long-métrage de Samuel Rondière, La Bra­conne sur­prend par son économie et sa rel­a­tive sécher­esse alors que le sujet aurait pu laiss­er crain­dre l’esbroufe nar­quoise et démon­stra­tive d’un Math­ieu Kasso­vitz ou d’un Jacques Audi­ard. Il faut dire que le pitch du film – un mal­frat un peu fatigué prenant sous son aile un jeune caïd soli­taire – n’est pas sans rap­pel­er Un prophète. Mais à la grande dif­férence d’Au­di­ard, Samuel Rondière, loin de se laiss­er fascin­er par les deux voy­ous désyn­chro­nisés, préfère les por­traits en creux désor­don­nés aux démon­stra­tions atten­dues de testostérone. Mais surtout, il cir­con­scrit la majeure par­tie des scènes à un ter­ri­toire inat­ten­du, une ZAC anonyme et dépe­u­plée, comme con­trechamp d’une ville plus grande dont on devine l’ex­is­tence mais ignore les con­tours. Ces intéres­sants par­tis-pris, relayés par un dés­in­térêt plutôt bien­venu pour les jus­ti­fi­ca­tions soci­ologiques et psy­chologiques, font de La Bra­conne un drôle de west­ern des temps mod­ernes où les mag­a­sins de brico­lage ont rem­placé les saloons et les voitures, les chevaux. Sans pour autant enfon­cer les portes ouvertes sur la mod­erne soli­tude, le réal­isa­teur pro­pose ici un film de genre, adop­tant des codes et des sché­mas scé­nar­is­tiques bien pré­cis (isole­ment des per­son­nages, pré­car­ité de l’in­stant).

Maître en son parking

Driss, petite frappe impul­sive et dépourvue d’af­fect (Rachid Youcef, déjà remar­qué dans Fleurs du mal de David Dusa et qui con­firme ici une belle présence à l’écran) vit chiche­ment de la revente d’ob­jets rack­et­tés dans la vio­lence. Un jour où il tente de refour­guer l’un de ses butins, il fait la con­nais­sance de Dan­ny (Patrick Ches­nais, tout en cynisme blessé et dés­abusé), mal­frat vieil­lis­sant qui lui pro­pose de se pro­fes­sion­nalis­er. Ensem­ble, ils ten­tent d’or­gan­is­er des vols à plus grande échelle en opérant prin­ci­pale­ment sur les park­ing d’une ZAC accolée à une grande ville de province. Seule­ment, la syn­chro­ni­sa­tion du tan­dem est loin d’être par­faite : l’aîné tente de rem­bours­er des dettes abyssales tan­dis que le plus jeune laisse con­stam­ment exprimer une impul­siv­ité dévas­ta­trice. Au lieu du pro­jet de con­tre­bande espéré, le duo s’épuise rapi­de­ment à force de mul­ti­pli­er les con­tretemps. Cha­cun de leurs méfaits con­tribue un peu plus à leur mar­gin­al­i­sa­tion dans un espace où rien ne sem­ble pou­voir les réin­scrire sociale­ment. Dans la plu­part des scènes que Rondière filme, les mar­ques de super­marchés con­stituent de bien mai­gres repères tan­dis que les inter­minables park­ings n’ont rien à envi­er aux ter­rains en friche où seule l’au­torité fait la loi.

Route sans issue

Plutôt que de met­tre en scène l’échec d’une col­lab­o­ra­tion, le réal­isa­teur va préfér­er fig­ur­er le glisse­ment, celui qui propulse irrémé­di­a­ble­ment ses deux per­son­nages en-dehors de cer­taines lim­ites morales. Mais il n’y a pas dans ce ciné­ma-là une volon­té de dessin­er une ligne entre l’ac­cept­able et l’i­nac­cept­able (comme c’é­tait par exem­ple le cas chez Tav­ernier dans L’Ap­pât) : en dépit de quelques toutes petites faib­less­es du scé­nario qui privent le film de sa totale intégrité (un con­trechamp insis­tant sur le regard effrayé d’une femme lig­otée, un épanche­ment peu inspiré de Driss avec une étu­di­ante en his­toire qu’il ren­con­tre), La Bra­conne parvient néan­moins à con­stru­ire une véri­ta­ble éthique de l’im­age, loin d’une dénon­ci­a­tion atten­due ou d’une com­plai­sance red­outée. La vio­lence des actes est là mais elle n’est ni réduite à un hors-champ bien pra­tique ni surlignée par des zooms ou des axes de caméra trop insis­tants. Ce qui intéresse Rondière, c’est la bas­cule, celle qui con­damne cha­cun de ses deux per­son­nages à trac­er un trait sur son libre-arbi­tre pour assur­er sa pro­pre survie dans un monde dont il ne com­prend man­i­feste­ment plus les règles.

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