Boudu sauvé des eaux

Boudu sauvé des eaux

de Jean Renoir

  • Boudu sauvé des eaux
  • France1932
  • Réalisation : Jean Renoir
  • Scénario : Albert Valentin, Jean Renoir
  • d'après : la pièce Boudu sauvé des eaux
  • de : René Fauchois
  • Image : Marcel Lucien, Jean-Paul Alphen (cadre)
  • Son : Waldemar Kalinowski
  • Montage : Marguerite Houlle-Renoir
  • Producteur(s) : Michel Simon
  • Production : Les Établissements Jacques Haïk
  • Interprétation : Michel Simon (Boudu), Charles Granval (M. Lestinguois), Marcelle Hainia (Mme Lestinguois), Max Dalban (Godin), Jean Gehret (Vigour), Séverine Lerczinska (Anne-Marie), Jacques Becker (le poète endormi), Georges Darnoux (un invité de la noce)...
  • Éditeur DVD : Pathé
  • Date de sortie DVD : 27 mars 2014
  • Durée : 1h33

Boudu sauvé des eaux

de Jean Renoir

Vivre sa vie


Vivre sa vie

Tourné un an après La Chi­enne, Boudu sauvé des eaux com­mence là où ce précé­dent film finis­sait: avec un Michel Simon en rup­ture sociale, clochard débon­naire et (apparem­ment) heureux de sa con­di­tion sans faux-sem­blants et sans con­traintes. Mais ce clochard esseulé n’a qu’une idée en tête: mourir. C’est compter sans l’intervention de M. Lestin­go­is, libraire bon vivant et soucieux de son image, qui le sauve in extrem­is de la noy­ade. Film de com­mande, Boudu sauvé des eaux n’en est pas moins un film incon­tourn­able dans l’œuvre renoiri­enne, où il vient asseoir la grande péri­ode réal­iste du cinéaste, tout en lui per­me­t­tant d’exalter le ton caus­tique et l’humour piquant qui car­ac­térise l’acuité de son regard sur ses con­tem­po­rains.

Un film, deux hommes

René Fau­chois crée Boudu sauvé des eaux pour la scène en 1919 et con­fie le rôle du clochard à Fer­nand-René, avant que Michel Simon ne le reprenne au théâtre des Math­urins en 1925 et lui insuf­fle une folie nou­velle. En 1932, après le tour­nage de La Chi­enne, Renoir et Simon souhait­ent tra­vailler à nou­veau ensem­ble au ciné­ma. Quand l’acteur devient pro­duc­teur et cherche un réal­isa­teur pour adapter Boudu, le choix est évi­dent. Même si Renoir ne perçoit pas d’emblée le poten­tiel ciné­matographique de la pièce, il y recon­naît un sujet en adéqua­tion avec ses préoc­cu­pa­tions de cinéaste. Jugé irrévéren­cieux, Boudu sauvé des eaux choque le pub­lic à sa sor­tie en rai­son de détails trou­blants: Michel Simon y appa­raît débrail­lé, sale et… mange des sar­dines avec les mains! Si l’acteur pré­tend que ces faits ont con­duit au retrait du film de la salle Para­mount au bout de trois jours, la vérité est moins spec­tac­u­laire. Le film décon­certe et peine à trou­ver son pub­lic, tout sim­ple­ment. Il ne trou­vera sa légitim­ité que plus tard, du fait de sa cohérence rétro­spec­tive dans la fil­mo­gra­phie de Renoir.

Mascarade sociale

Boudu sauvé des eaux com­mence par un mou­ve­ment pro­gres­sif d’un espace théâ­tral à un espace ciné­matographique, d’une mise en scène au car­ac­tère irréel à la fig­u­ra­tion d’une réal­ité brute. Mou­ve­ments et fon­dus accom­pa­g­nent un bas­cule­ment doux entre deux mon­des dis­tincts, où l’artificialité n’est pas for­cé­ment où l’on croit. Nous sommes prévenus. Le paysage bucol­ique de la cam­pagne, «eldo­ra­do du dimanche», laisse ensuite place au décor urbain des quais de Seine. Le para­doxe entre un fil­mage nat­u­ral­iste et la faus­seté des per­son­nages filmés vient dire l’hypocrisie de cette bour­geoisie parisi­enne que Renoir aime tant cro­quer. Recueil­li par son sauveur, Boudu boule­verse l’organisation et les mœurs de la famille, dont il révèle, par sa can­deur et son com­porte­ment out­ranci­er, les hypocrisies et les para­dox­es. Ici, la bonne doit être heureuse d’avoir un amant «avec une sit­u­a­tion», on prend le temps de chercher un chien per­du quand il coûte 10000 francs et l’on organ­ise son intérieur en fonc­tion de préjugés socio­cul­turels:

«Pourquoi est-ce que vous avez un piano puisque per­son­ne ne joue dessus ?
— Per­son­ne ne joue dessus… J’ai un piano parce que nous sommes des gens respecta­bles.»

Que Michel Simon crache dans la Phys­i­olo­gie du mariage d’Honoré de Balzac, voilà un out­rage suprême pour Lestin­go­is, bien plus grave que de fricot­er avec Madame son épouse. Toute la mal­ice du film est con­tenue dans cette con­tra­dic­tion. La décou­verte de l’adultère (M. Lestin­go­is / Anne-Marie, Mme Lestin­go­is / Boudu) ne donne d’ailleurs lieu à aucun émoi, mais se résout par une pirou­ette ironique: le genre de la comédie impose un dénoue­ment par le mariage, Boudu et Anne-Marie seront donc unis. La mas­ca­rade est assumée. Maîtres et valets retrou­vent leurs places attitrées, la morale serait donc sauve, comme dans une pièce de Mari­vaux où l’assignation à des rôles soci­aux intan­gi­bles est vécue comme un drame. La pièce de Fau­chois finis­sait là, mais le film de Renoir va plus loin en imag­i­nant la fugue de Boudu, au fil de l’eau, comme un retour aux orig­ines, à cette eau de la Seine dont on l’avait sor­ti con­tre son gré. Le motif aqua­tique court tout au long de l’œuvre renoiri­enne et vient sig­ni­fi­er ici le car­ac­tère fuyant d’un per­son­nage anar­chiste, avec un goût intariss­able et inal­ién­able pour la lib­erté.

Le corps sens dessus dessous

Si le film reprend l’intrigue de la pièce de Fau­chois, il s’en démar­que bien par sa façon d’envisager le car­ac­tère de Boudu. Le clochard sui­cidaire devient un être imprévis­i­ble et can­dide, totale­ment incon­trôlable. Michel Simon donne à Boudu une cor­po­ral­ité ani­male: il monte sur les tables, se roule par terre, grimpe sur les mon­tants de portes. L’acteur s’amuse à met­tre son corps dans tous ses états, à adopter des pos­tures improb­a­bles, à s’approcher trop près de ses parte­naires pour le désta­bilis­er. Se faisant, il crée un per­son­nage aus­si détestable qu’attachant. Quand il tourne Boudu, Michel Simon a trente-sept ans. Mais à l’écran, on voit surtout un corps sans âge, un être ges­tic­u­lant qui sem­ble avoir tan­tôt cinq ans, tan­tôt soix­ante-cinq. La fas­ci­na­tion exer­cée par un acteur à la laideur appuyée et assumée, pas plus proches des canons de beauté en vigueur dans les années 1930 qu’aujourd’hui, par­ticipe claire­ment au charisme du per­son­nage. Et Boudu sauvé des eaux d’être un film de per­for­mance avant tout.

Mais la triv­i­al­ité grotesque du héros con­t­a­mine le reste des per­son­nages dans un film grivois, où la sex­u­al­ité tran­spire à chaque plan : dans les pos­es alan­guies de Mme Lestin­go­is, dans l’emploi voyeur d’une longue vue par Mon­sieur, dans les regards gour­mands d’Anne-Marie pour son patron… Les corps ond­u­lent, se heur­tent, se frot­tent dans des dis­putes aux airs de prélim­i­naires. Renoir s’amuse à con­train­dre ses per­son­nages dans le cadre, dans des con­ver­sa­tions rap­prochées, à rétré­cir l’espace théâ­tral pour les frot­ter les uns aux autres en toute incon­ve­nance. Der­rière les portes de l’appartement bour­geois, la sex­u­al­ité se décline en jeux taquins et bur­lesques. Alors que le cadre se resserre sur un tableau représen­tant un jeune fan­tassin, une trompette reten­tit quand Boudu et Mme Lestin­go­is sor­tent du champ pour s’abandonner aux plaisirs de la chair, juste au pied du lit mat­ri­mo­ni­al. Deux ans plus tard, le cla­iron son­nera aus­si quand les amants d’It Hap­pened One Night (Frank Capra) fer­ont tomber plus dis­crète­ment leur mur de Jeri­cho. De Paris à New York, la métaphore file…

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