Abus de faiblesse

Abus de faiblesse

de Catherine Breillat

  • Abus de faiblesse
  • France, Allemagne, Belgique2012
  • Réalisation : Catherine Breillat
  • Scénario : Catherine Breillat
  • d'après : le livre Abus de faiblesse
  • de : Catherine Breillat, Jean-François Kervéan
  • Image : Alain Marcoen
  • Décors : Pierre-François Limbosch
  • Costumes : Catherine Breillat, François Jugé
  • Son : Dominique Warnier
  • Montage : Pascale Chavance
  • Musique : Didier Lockwood
  • Producteur(s) : Jean-François Lepetit
  • Production : Flach Films, Arte France Cinéma
  • Interprétation : Isabelle Huppert (Maud Schoenberg), Kool Shen (Vilko Piran), Laurence Ursino (Andy), Christophe Sermet (Ezzé), Ronald Leclercq (Gino)...
  • Distributeur : Rezo Films
  • Date de sortie : 12 février 2014
  • Durée : 1h45

Abus de faiblesse

de Catherine Breillat

Affinité élective


Affinité élective

“On n’y com­pre­nait rien.” Cette for­mule util­isée par Ryno de Marigny, dans Une vieille maîtresse, pour qual­i­fi­er sa rela­tion pas­sion­nelle et mor­tifère avec son amante, pour­rait ici être mise dans la bouche de Maud. En apparence l’his­toire est claire. Maud, frag­ilisée par un AVC qui lui a paralysé la moitié du corps, cher­chant à se prou­ver qu’elle peut encore faire du ciné­ma, se fait plumer par un escroc qu’elle a hâtive­ment choisi, après l’avoir vu à la télé, pour être l’ac­teur prin­ci­pal de son prochain film. Peut-être sait-on que chose sem­blable est arrivée à Cather­ine Breil­lat, à moitié ruinée par Christophe Rocan­court il y a quelques années.

Une dépendance réciproque

Der­rière la net­teté de la qual­i­fi­ca­tion juridique et la claire répar­ti­tion des rôles qu’elle sous-entend, se joue toute­fois une par­tie plus com­plexe. Breil­lat est trop au fait de la réciproc­ité dans les rap­ports de dom­i­na­tion, trop intéressée par cette réciproc­ité, ses revire­ments, et la con­fu­sion des rôles qu’elle engen­dre, pour pou­voir se sat­is­faire d’un jeu uni­latéral de manip­u­la­tion. Ce n’est pas que la vic­time devi­enne bour­reau, mais on se demande tout de même ce que fait Vilko à rester près de Maud une fois qu’il a pris ce qu’il y avait à pren­dre – quelle force les relie, en l’ab­sence de désir et une fois l’in­térêt aboli ? Breil­lat prend soin de neu­tralis­er la ques­tion sex­uelle, et se donne par là les moyens d’ex­plor­er une nou­velle modal­ité de la dépen­dance affec­tive. Nous nous trou­vons à un niveau presque “infra-sen­ti­men­tal”, de nature physique ou chim­ique ; une sorte d’ef­frayante affinité élec­tive, dont rien ne peut sor­tir de bon. Aucune résis­tance n’est pos­si­ble : c’est la dimen­sion pro­pre­ment trag­ique d’Abus de faib­lesse.

Tragi-comique

Ce trag­ique est redou­blé par le minable de la sit­u­a­tion. Vilko n’ap­pa­raît pas comme une puis­sance à laque­lle on ne saurait résis­ter. Rien de roman­tique ni de flam­boy­ant, il est plutôt une fig­ure de la banal­ité du mal, et la fas­ci­na­tion qu’il exerce sur Maud est pro­pre­ment incom­préhen­si­ble – et c’est évidem­ment cela qui intéresse Breil­lat. On doute d’ailleurs quelques min­utes de ce Kool Shen au faible charisme qui paraît en faire un peu trop en escroc nor­mal, médiocre­ment réel. C’est pour­tant son étroitesse d’e­sprit à toute épreuve qui lui fait pren­dre pro­gres­sive­ment de l’é­pais­seur, et son entête­ment, son audace sans borne, son absence totale de noblesse. Un trag­ique aus­si mesquin ne va pas sans comique et il est assez réjouis­sant de voir Kool Shen les bras croisés dans un vilain petit lit de fer, atten­dant on ne sait quoi d’une rela­tion dont il n’y a vrai­ment plus rien à tir­er.

Émouvante faiblesse

Abus de faib­lesse n’est pas sans défauts. La pro­gres­sion con­naît quelques trous d’air et invraisem­blances, notam­ment en ce qui con­cerne la rela­tion de Maud à ses proches. Le film séduit pour­tant par cette sub­til­ité psy­chologique qui ne se man­i­feste pas dès l’abord, mais se décou­vre petit à petit, une fois le film fini même, avec le recul sur ce qui a pu d’abord laiss­er froid ou paraître un peu gros. Si l’on peut regret­ter quelques plans obliques et de sur­plomb, légère­ment démon­strat­ifs, sur le corps meur­tri de Maud, on n’ou­bliera pas la puis­sante mise en scène de ce corps se décou­vrant à moitié mort après un AVC, puis l’hôpi­tal, avec une Isabelle Hup­pert paniquée par sa faib­lesse. Notre vul­néra­bil­ité appa­raît dans une évi­dence assez remuante. Peut-être le car­ac­tère auto­bi­ographique de l’événe­ment a‑t-il per­mis cette inten­sité et cette justesse de ton : c’est une réal­isatrice physique­ment dimin­uée qui est au tra­vail depuis Une vieille maîtresse, et qui ne sem­ble man­i­feste­ment pas désireuse de s’ar­rêter.

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