Ceuta, douce prison

Ceuta, douce prison

de Jonathan Millet, Loïc H. Rechi

  • Ceuta, douce prison
  • France 2012
  • Réalisation : Jonathan Millet, Loïc H. Rechi
  • Image : Jonathan Millet
  • Son : Mikael Kandelman
  • Montage : Matthieu Augustin, Afsaneh Salari
  • Musique : Wissam Hojeij
  • Producteur(s) : Yves Billon
  • Production : Zaradoc
  • Distributeur : DOC(K)S 66
  • Date de sortie : 29 janvier 2014
  • Durée : 1h30

Ceuta, douce prison

de Jonathan Millet, Loïc H. Rechi

Devant la loi


Devant la loi

Justice sans verdict

« Devant la loi se dresse le gar­di­en de la porte. Un homme de la cam­pagne se présente et demande à entr­er dans la loi. Mais le gar­di­en dit que pour l’in­stant il ne peut pas lui accorder l’en­trée. L’homme réflé­chit, puis demande s’il lui sera per­mis d’en­tr­er plus tard. “C’est pos­si­ble”, dit le gar­di­en, “mais pas main­tenant”». Dans cette parabole qui fig­ure dans son roman Le Procès, Franz Kaf­ka imag­ine le court réc­it d’un homme qui attend sa vie durant qu’on l’autorise à franchir la porte de la loi avant de s’apercevoir, à la fin de son exis­tence, qu’elle lui était exclu­sive­ment des­tinée. C’est ce même sen­ti­ment d’existence gâchée par la toute puis­sance de la loi que sus­cite Ceu­ta, douce prison. « C’est un procès dont on ne con­naît jamais le ver­dict », con­state résigné l’un des cinq migrants dont le film fait le por­trait dans cette enclave espag­nole au Maroc, trait d’union entre les con­ti­nents africain et européen.

De Charybde en Scylla

À l’issue d’un long voy­age accom­pli en can­ot pneu­ma­tique, ou à la nage, un bon mil­li­er de migrants se trou­vent arrêtés dans cette ville aux portes de l’Europe, sans savoir s’ils vont accéder au con­ti­nent con­voité ou repar­tir chez eux. Logés au CETI, cen­tre d’hébergement créé pour les accueil­lir le temps de leur séjour, les migrants se trou­vent dans une forme de vide juridique qui n’oblige pas la com­mu­nauté européenne à tranch­er sur la durée de leur séjour, faisant d’eux des hommes sans statut.

Entre les deux voies très opposées que sont la descrip­tion pré­cise des con­di­tions de vie au jour le jour et la réflex­ion méta­physique de la place de ces hommes dans le monde, le film ne choisit pas, et s’attache à nav­iguer entre ces deux écueils du des­tin de ses cinq pro­tag­o­nistes. Foulant l’espace de cette ville dans de longs trav­el­lings qui emboî­tent le pas des rési­dents errants, la caméra cherche à figer une image de ces hommes dans le décor, tout en suiv­ant pas à pas les dif­fi­cultés de leur vie quo­ti­di­enne. Dans l’attente soit d’une pos­si­bil­ité de pour­suiv­re le voy­age, soit de se voir rejetés, ils arpen­tent le lieu en cher­chant à y sur­vivre. Filmés au jour le jour, les cinq pro­tag­o­nistes, comme les cen­taines d’autres hommes qu’ils côtoient (on ne voit pas de femmes…) ten­tent de se débrouiller avec l’hostilité de ce qui, de loin, leur sem­blait terre promise, et qui, une fois sous leurs pieds, se révèle plus proche d’un enfer. Après le cal­vaire de leur voy­age, ils s’efforcent de régle­menter les minces pos­si­bil­ités de gag­n­er quelque argent, en répar­tis­sant équitable­ment, entre les dif­férentes com­mu­nautés représen­tées, les faibles ressources envis­age­ables dans une ville qui se mon­tre farouche­ment hos­tile à leur présence.

Sous le soleil de Ceuta

Car sous le soleil de Ceu­ta, si les shorts et chemis­es col­orées arborés par tous don­nent aux occu­pants des airs de par­faits vacanciers, notam­ment lorsque cer­tains fan­faron­nent sur leur qual­ités de pêcheurs, la rela­tion entre autochtones et migrants est con­sti­tuée prin­ci­pale­ment d’insultes.

À ce rejet s’ajoute la douleur de cacher à leur famille restée au pays les dif­fi­cultés ren­con­trées dans ce pays hos­tile. « Au pays, ils croient que quand tu es en Europe, tu es arrivé, alors que c’est le con­traire », dit l’un des migrants. Des familles qui, loin de percevoir la souf­france de ce qui con­stitue la vie nou­velle de leurs proches, pensent que la réus­site de la migra­tion se mesure à l’indicatif télé­phonique « 00 34 ».

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