Fruitvale Station

Fruitvale Station

de Ryan Coogler

  • Fruitvale Station
  • États-Unis2013
  • Réalisation : Ryan Coogler
  • Scénario : Ryan Coogler
  • Image : Rachel Morrison
  • Son : Bob Edwards
  • Montage : Michael P. Shawver, Claudia Castello
  • Musique : Ludwig Göransson
  • Producteur(s) : Nina Yang Bongiovi, Forest Whitaker
  • Production : Significant Production
  • Interprétation : Michael B. Jordan (Oscar), Melonie Diaz (Sophina), Octavia Spencer (Wanda), Kevin Durand (officier Caruso), Chad Michael Murray (officier Ingram), Ahna O'Reilly (Katie), Ariana Neal (Tatiana)...
  • Distributeur : ARP Sélection
  • Date de sortie : 1 janvier 2014
  • Durée : 1h25

Fruitvale Station

de Ryan Coogler

Prêcher le vrai pour vendre du faux


Prêcher le vrai pour vendre du faux

“Basé sur une his­toire vraie” : la men­tion, on le sait, est un genre en soi dans le ciné­ma améri­cain. Fruit­vale Sta­tion se con­forme résol­u­ment à la man­i­fes­ta­tion d’au­then­tic­ité, ouvrant et fer­mant son film avec des images d’archives — en ouver­ture le fait divers filmé avec un portable, en clô­ture une com­mé­mora­tion avec gros plan sur une petite orphe­line. Entre les deux, le pre­mier long métrage de Ryan Coogler recon­stitue les vingt-qua­tre dernières heures du papa, Oscar Grant, jeune Noir de la région de San Fran­cis­co (Bay Area) vic­time d’une bavure poli­cière dans une sta­tion de métro la nuit du Nou­v­el An 2009.

Avant de s’in­téress­er aux cir­con­stances du drame (qui déclen­cha alors des émeutes), le film pré­tend s’in­téress­er à l’homme à tra­vers ses derniers actes. Prob­lème : en dépit de la louable appli­ca­tion de son inter­prète Michael B. Jor­dan (repéré dans le film Chron­i­cle et les séries The Wire et Fri­day Night Lights), on a du mal à dis­tinguer cet Oscar Grant en tant que per­son­nage, a for­tiori inspiré du réel, tant son por­trait se con­forme servile­ment à l’arché­type moral­isa­teur du jeune de quarti­er défa­vorisé, désireux de s’en sor­tir, mais tirail­lé dans le sem­piter­nel com­bat entre le Bien et le Mal. Le Bien : Oscar aime sa com­pagne, sa fille, sa mère et sa grand-mère, cherche sincère­ment à sor­tir de son ornière, s’émeut même d’un chien ren­ver­sé par une voiture (cette séquence-là n’ex­is­tant que pour con­firmer à quel point c’est un brave type). Le Mal : Oscar ment aux proches sus­men­tion­nés, deale de l’herbe, pique des coups de sang. Cette dual­ité bête­ment manichéenne, le film ne pour­ra s’empêcher de l’assén­er de nou­veau, syn­thétisée, peu avant l’is­sue fatale, en coinçant son héros entre deux per­son­nages témoins de sa fail­li­bil­ité humaine : une douce jeune femme qu’il a draguée tan­tôt (et qui sera, comme par hasard, le témoin cap­i­tal du drame par­mi tous les pas­sagers du métro) et une brute épaisse qui lui rap­pelle un ancien séjour en prison. En vérité, le pau­vre Oscar est surtout pris­on­nier du sché­ma­tisme total et sans nuances qui régit son par­cours ciné­matographique.

Péché originel

N’ayant pas de vrai per­son­nage à racon­ter en Oscar Grant, Fruit­vale Sta­tion se borne à nar­rer avec un pro­fes­sion­nal­isme effi­cace sur le plan dra­maturgique, mais sans vision ni morale, l’a­vancée vers l’is­sue con­nue de tous. Ain­si le décompte des heures, puis celui des sta­tions de métro for­mu­lent-ils un compte à rebours assez obscène, atti­sant un glauque sus­pense du coup de feu fatal qui ne peut pas ne pas arriv­er. Et puis, sans sur­prise, le film sac­ri­fie à la bonne vieille fausse excuse de la supré­matie du Des­tin, celui qui régi­rait cha­cun de nos pas (enfin, surtout de ceux dont l’ex­em­ple est le plus édi­fi­ant) mais qu’é­trange­ment on n’in­voque qu’une fois les événe­ments arrivés.

Sur ce point, sur la morale de cette his­toire, il tient d’ailleurs un dou­ble lan­gage désolant. À pro­pos du fait divers pro­pre­ment dit, il ne s’en­gage guère : si l’in­ter­pel­la­tion d’Oscar et sa mort sub­séquente relèvent effec­tive­ment d’un arbi­traire injuste, l’arme qui le tue reste étrange­ment absente de l’im­age, comme pour ne pas charg­er celui qui la tient (alors que la présence de cette arme tient une place dou­ble­ment cen­trale : dans les faits, à son procès, le polici­er meur­tri­er déclara avoir cru dégain­er son pis­to­let Taser non létal…). En revanche, tout ce qui enrobe l’in­ci­dent, comme cette dernière journée de la vic­time, for­mule un dis­cours plus dis­tinct — mais qui incite à la défi­ance : ce que nous dit ce manichéisme dans lequel baigne le per­son­nage (jusque dans le métro où il sera inter­pel­lé, avec l’ap­pari­tion des deux per­son­nages sec­ondaires cités plus haut), c’est que l’homme ne méri­tait pas de tomber entre les mains des policiers, mais que cela lui pendait au nez. Même le hasard qui l’a amené là est traité sous l’an­gle de la faute orig­inelle : quand sa mère, qui lui a recom­mandé de pren­dre le métro plutôt que la voiture, se le reproche devant son cadavre, la caméra s’empresse de recueil­lir ces paroles de cul­pa­bil­ité comme une con­fes­sion à pren­dre au sérieux.

En somme, tout le monde est pécheur, mais surtout ne blâ­mons per­son­ne. Soit le Des­tin vu à la fois comme la mar­que de Caïn sur l’homme et comme moyen de le dédouan­er. Voilà le genre d’en­tre-deux idéologique, sen­ten­cieux mais con­sen­suel, qui fait office de morale pour Fruit­vale Sta­tion. Com­plété par le pro­fes­sion­nal­isme rou­blard du scé­nario qui règle cette dernière marche comme du papi­er à musique, par quelques effets vague­ment tape-à-l’œil de mise en scène (les SMS qui s’in­crus­tent en direct sur les plans moyens de celui qui les tape) et par une pein­ture momen­tané­ment touchante d’une com­mu­nauté mul­ti­col­ore et soudée de San Fran­cis­co (la fête dans le métro pour le Nou­v­el An), il n’est guère éton­nant que cette langue de bois, sub­sti­tut de dis­cours pour un film com­mé­moratif sans grand-chose à dire, ait su glan­er quelques suf­frages. Son plus gros coup à ce jour : le Grand Prix du dernier fes­ti­val de Sun­dance, tem­ple de cette mas­ca­rade appelée “ciné­ma indépen­dant améri­cain” qui n’aime rien tant qu’une sem­blable flat­terie déguisée des préjugés.

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