Les Âmes de papier

Les Âmes de papier

de Vincent Lannoo

  • Les Âmes de papier
  • France, Belgique, Luxembourg2013
  • Réalisation : Vincent Lannoo
  • Scénario : François Uzan
  • Image : Vincent Van Gelder
  • Montage : Frédérique Broos
  • Musique : Gast Waltzing
  • Production : Liaison Cinématographique, Artémis Productions, Samsa Films
  • Interprétation : Stéphane Guillon (Paul), Julie Gayet (Emma), Jonathan Zaccaï (Nathan), Pierre Richard (Victor), Jules Rotenberg (Adam)...
  • Distributeur : Rezo Films
  • Date de sortie : 25 décembre 2013
  • Durée : 1h30

Les Âmes de papier

de Vincent Lannoo

Papier brouillon


Papier brouillon

Lorgnant très ouverte­ment du côté de la fil­mo­gra­phie de Woody Allen (de l’aveu même du réal­isa­teur Vin­cent Lan­noo), Les Âmes de papi­er pense avoir trou­vé en Stéphane Guil­l­lon un équiv­a­lent français au cinéaste-acteur new-yorkais. Pourquoi pas. Ver­beux et ges­tic­u­lant, traî­nant un regard de chien bat­tu d’un bout à l’autre du film, l’hu­moriste a la panoplie du pes­simiste geignard et pince-sans-rire. Seule­ment, Vin­cent Lan­noo ne se con­tente pas de faire, dans la lignée d’Allen, une comédie sur un sujet de drame (ici, le deuil) ; il tente aus­si de sage­ment inscrire son film dans la tra­di­tion des con­tes de Noël, avant de n’avoir les yeux plus gros que le ven­tre et d’empiler tout un tas de thé­ma­tiques pesantes. Tris­te­ment, la direc­tion d’ac­teur se noie au milieu de cette curieuse tam­bouille et laisse les inter­prètes en roue libre – pour le meilleur (Pierre Richard, tou­jours aus­si inépuis­able, et spo­radique­ment Guil­lon, souf­flant le chaud et le froid) ou pour le pire (Jonathan Zac­caï, tout en mim­iques exas­pérées et exas­pérantes).

Le conte y est

Romanci­er, Paul (Stéphane Guil­lon) ne parvient plus vrai­ment à écrire depuis le décès de sa femme. Recon­ver­ti en écrivain pub­lic spé­cial­isé dans les oraisons funèbres, il ren­con­tre Emma (Julie Gayet) à un enter­re­ment. Cette jeune veuve lui demande de réalis­er, pour son fils, le por­trait de son mari dis­paru un an plus tôt. Ni une ni deux, la rela­tion pro­fes­sion­nelle se mue en rela­tion amoureuse. Rapi­de­ment mis en place, les élé­ments d’une bluette bien clas­sique vont ten­ter d’aller bra­con­ner sur les ter­res du con­te de Noël, sûre­ment dans l’e­spoir d’y trou­ver quelques bouf­fées d’o­rig­i­nal­ité. Mal­heureuse­ment, il n’en sera rien.
Une fois le fan­tôme du mari d’Em­ma (Jonathan Zac­caï) revenu d’en­tre les morts grâce à un petit jou­et mag­ique, l’in­trigue nav­igue à vue, se four­voie dans une impasse (rien ne sem­ble oblig­er le spec­tre à laiss­er les vivants s’aimer tran­quille­ment) et s’achève dans une queue de pois­son peu sat­is­faisante (et pouf, le mari mort s’é­va­pore, juste comme ça). Tout au long de ce détour par le fan­tas­tique qui per­met à Paul et Emma d’en­fin vain­cre leurs démons, le film ne fait en réal­ité rien d’autre que se promen­er prudem­ment sur les lieux com­muns du con­te de Noël. Tous les ingré­di­ents y sont métic­uleuse­ment exposés : le vieux jou­et désuet faisant fig­ure de tal­is­man, l’en­fant can­dide et un brin mélan­col­ique, le vieil­lard éru­dit un peu fou-fou recro­quevil­lé au milieu de man­u­scrits et courant der­rière une obses­sion, les plans carte-postale de Paris avec tour Eif­fel sous le brouil­lard et pas­sants devant les vit­rines de Noël, etc. Fru­gal dans sa ges­tion d’un genre déjà bien exploité par le ciné­ma améri­cain, Les Âmes de papi­er se révèle aus­si – para­doxale­ment – bien glou­ton dans ses inten­tions et s’é­parpille à force de vouloir trop en faire.

Accumulations embarrassantes

C’est peu dire que le mari-revenant est encom­brant : obsta­cle à l’amour nais­sant d’Em­ma et Paul, il gêne aus­si ter­ri­ble­ment le scé­nar­iste et le réal­isa­teur qui ne savent pas tou­jours quel rôle lui attribuer. Alors que, de fac­to, sa présence provoque la créa­tion d’un tri­an­gle vaude­vil­lesque (femme, époux, amant) large­ment suff­isant, le mys­tère de son retour s’avère être un ter­rain fer­tile pour tout un bou­quet d’inep­ties. Notam­ment, rien ne sem­ble plus grotesque que le moment où l’on com­prend, avec les per­son­nages, que le fan­tôme serait en fait une créa­tion de Paul et donc (cela va de soit) une sorte d’e­sprit hybride ayant le corps du mari d’Em­ma et les sou­venirs de la femme du romanci­er. La bipo­lar­ité de l’ec­to­plasme devient, entre autres, le pré­texte à une blague hétéro-beauf par­ti­c­ulière­ment embar­ras­sante lorsque Paul et le spec­tre se remé­morent une nuit tor­ride avant de réalis­er, rouges de honte, que cette con­ver­sa­tion est inap­pro­priée entre deux hommes.
Mais le plus gênant reste encore à venir : peinant à don­ner un sens à toutes ces ten­tac­ules nar­ra­tives, le film con­voque la Shoah afin de servir de cache-mis­ère. C’est que, bien que rem­pli jusqu’à ras-bord, Les Âmes de papi­er se sait rel­a­tive­ment creux et espère qu’en invi­tant la mémoire d’un enfant déporté dans sa faran­dole d’idées inachevées il pour­ra, sur un malen­ten­du, box­er dans la caté­gorie supérieure et pass­er du télé­film incon­séquent au film d’au­teur pro­fond. La goutte d’eau qui fait débor­der un vase bien vide.

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