La Bataille de Tabatô

La Bataille de Tabatô

de João Viana

  • La Bataille de Tabatô
  • (A Batalha de Tabatô)
  • Guinée-Bissau, Portugal2013
  • Réalisation : João Viana
  • Scénario : João Viana
  • Image : Mario Miranda
  • Montage : Edgar Feldman
  • Musique : Pedro Carneiro
  • Production : Papaveronoir Filmes
  • Interprétation : Fatu Djebaté (Fatu), Mamadu Baio (Idrissa), Mutar Djebaté (Baio)...
  • Distributeur : Capricci Films
  • Date de sortie : 18 décembre 2013
  • Durée : 1h23

La Bataille de Tabatô

de João Viana

Film griot


Film griot

Men­tion spé­ciale pour un Pre­mier Film au dernier Fes­ti­val Inter­na­tion­al du Film de Berlin, La Bataille de Tabatô n’est pas sans rap­pel­er, du moins sur le papi­er, le Tabou de Miguel Gomes, sor­ti il y a tout juste un an. Cinéaste por­tu­gais en Afrique, voix off suave nous con­tant l’histoire d’un pays (ici la Guinée-Bis­sau), images en noir et blanc… mal­gré ces éton­nantes simil­i­tudes, la com­para­i­son s’arrête là, car le film de João Viana a sa pro­pre voix. Celle de la tra­di­tion orale mandingue, dont cet étrange long-métrage sem­ble le déposi­taire, à la manière d’un gri­ot ciné­matographique.

La Bataille de Tabatô ressem­ble à une fable, où la légende ren­con­tre l’histoire banale d’une jeune fille, Fatu. Elle s’apprête à épouser Idris­sa, célèbre chanteur des « Super­ca­marim­ba » et a demandé à son père, Baio, exilé au Por­tu­gal depuis plus de trente ans, de revenir en Guinée-Bis­sau pour l’accompagner le jour de son mariage. La céré­monie doit se tenir à Tabatô, vil­lage de gri­ots, peu­ple de musi­ciens. Mais Baio a à peine par­cou­ru quelques mètres au sor­tir de l’aéroport que les sou­venirs trau­ma­ti­sants de la guerre d’indépendance ressur­gis­sent. Le film suit alors le périple con­duisant cet homme qui, rangé du côté des colons por­tu­gais, souf­fre de se con­sid­ér­er comme un traitre de son pays, jusqu’à sa dernière bataille.

Les voix plurielles de Guinée-Bissau

La nar­ra­tion du pre­mier long-métrage de João Viana sem­ble relever de l’oral plutôt que de l’écrit, portée par des voix plurielles nous con­tant la Guinée-Bis­sau entre la tra­di­tion et la moder­nité. Là est déjà la pre­mière bataille de ce film sibyllin, qui voit s’affronter dif­férents univers sonores pro­pres à cha­cun des per­son­nages. Baio trans­porte une valise pleine de mys­térieux objets, inof­fen­sifs jou­ets rouil­lés trim­bal­lés depuis le Por­tu­gal acti­vant le trau­ma de la guerre par des hal­lu­ci­na­tions audi­tives de rafales ou d’explosions. Autour d’Idrissa, les bal­a­fons racon­tent l’Afrique, quand sa future épouse, pro­fesseure nar­rant l’Histoire des mandingues depuis son Mac­Book, écoute la radio dans le 4x4 qui la mène à la noce. Moins que le scé­nario, ce sont ces sons qui pren­nent le pouls de l’Afrique et trans­met­tent, tels des gri­ots de ciné­ma, les ten­sions d’un présent face au besoin du pays d’avancer sans pou­voir faire table rase du passé. Porté par l’oralité, le rythme alterne accéléra­tions et sus­pen­sions, lesquelles ne man­queront pas de dérouter, voire de s’égarer dans quelques longueurs un tan­ti­net pom­peuses (notam­ment au pre­mier soir de Baio sur sa terre natale).

C’est que le film va jusqu’au bout de son pro­gramme anti­nat­u­ral­iste, priv­ilé­giant la styl­i­sa­tion au risque de se com­plaire à l’occasion dans l’esthétisme. Le jeu des acteurs, corps hiéra­tiques dans de larges plans le plus sou­vent vidés d’habitants, les trans­forme en fig­ures mythologiques aux­quelles on peine par­fois à s’accrocher. Il est vrai que Viana joue avec une cer­taine dis­tance. Plusieurs images à la focale courte imposent ses per­son­nages au pre­mier plan, au bord du cadre, der­rière lesquels la Guinée-Bis­sau sem­ble défil­er au loin, tel un écran. Ce tra­vail de l’espace, intéres­sant quoiqu’un peu trop théorique, creuse un écart inhab­it­able, appuyé par la dépen­dance des plans abrupte­ment dis­lo­qués par un mon­tage dis­so­nant.

Duel pour la paix

Il fau­dra une ultime bataille pour que ces plans sin­gulière­ment vides et dis­tants se rem­plis­sent. Ce sera celle qui donne son titre à ce film aus­si fasci­nant qu’irritant, véri­ta­ble sub­li­ma­tion trans­portant, lit­térale­ment, l’ordinaire vers le céré­mo­ni­al. Après le sac­ri­fice de Fatu, indis­pens­able ingré­di­ent à la valeur mythique de cette tragédie, un duel musi­cal oppose Baio et Idris­sa dans le vil­lage des gri­ots. La musique apaise les vio­lentes ten­sions rouges qui vien­nent lacér­er les visions de Baio. Elle devient une arme œuvrant pour l’apaisement, un instru­ment de résis­tance, seule capa­ble de vain­cre la mémoire blessée de la guerre et de rem­plir l’image africaine de son peu­ple.

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