Le Démantèlement

Le Démantèlement

de Sébastien Pilote

  • Le Démantèlement
  • Canada2013
  • Réalisation : Sébastien Pilote
  • Scénario : Sébastien Pilote
  • Image : Michel La Veaux
  • Son : Gilles Corbeil, Olivier Calvert, Stéphane Bergeron
  • Montage : Stéphane Lafleur
  • Musique : Serge Nakauchi-Pelletier
  • Producteur(s) : Bernadette Payeur, Marc Daigle
  • Interprétation : Gabriel Arcand (Gaby), Gilles Renaud (l'ami comptable), Lucie Laurier (Marie), Sophie Desmarais (Frédérique), Johanne Marie Tremblay (Françoise), Dominique Leduc (la voisine), Pierre-Luc Brillant (le concierge), Normand Carrière (Léo)...
  • Distributeur : Sophie Dulac Distribution
  • Date de sortie : 4 décembre 2013
  • Durée : 1h52

Le Démantèlement

de Sébastien Pilote

À la recherche du bonheur


À la recherche du bonheur

En 2007, Sébastien Pilote se fait remar­quer avec le court-métrage Dust Bowl Ha Ha !, puis réalise Le Vendeur en 2011 (non dis­tribué en France). Dans ces deux films, il explore les affres de l’aliénation au tra­vail. Avec Le Déman­tèle­ment, le réal­isa­teur québé­cois pour­suit cette réflex­ion, mais il fait aus­si preuve d’une acuité rare pour son­der le trou­ble des liens famil­i­aux et con­stru­ire le mag­nifique por­trait d’un homme entre perdi­tion et renais­sance.

Solitude passionnelle

Père Gori­ot d’aujourd’hui, Gaby (Gabriel Arcand) voue un amour fou à ses deux filles, Marie (Lucie Lau­ri­er) et Frédérique (Sophie Des­marais), sans rien deman­der en retour mal­gré l’envie silen­cieuse de voir se man­i­fester leur affec­tion. La décep­tion per­ma­nente de ce rêve con­stitue la colonne vertébrale d’un film où les émo­tions pudiques ont la vivac­ité du dés­espoir. Éleveur de mou­tons con­va­in­cu que sa pater­nité ne s’est pas arrêtée le jour où ses filles ont pris leur indépen­dance, Gaby révo­lu­tionne son exis­tence pour le bon­heur de son aînée. Ain­si, lorsque Marie annonce son divorce et son souhait de garder une mai­son qu’elle ne peut pay­er seule à Mon­tréal, le père ne voit qu’une solu­tion : le déman­tèle­ment de la ferme. Guidé par un sens aigu et presque mani­aque de ses respon­s­abil­ités, l’agriculteur soli­taire opère une suc­ces­sion de choix rad­i­caux vers un dénue­ment total, mal­gré les protes­ta­tions de son entourage pro­fes­sion­nel (vente de la ferme et de la mai­son, recherche d’un apparte­ment puis d’une cham­bre en foy­er, aban­don de son chien…). Le déman­tèle­ment appa­raît donc comme la pre­mière étape d’une opéra­tion d’auto-sabotage et d’un proces­sus libéra­teur pour un homme encore vail­lant, habité par l’espoir frag­ile de trans­former un cat­a­clysme pro­fes­sion­nel en renais­sance sociale.

Si le traite­ment des extérieurs rap­pelle les grands espaces du west­ern améri­cain, il y a surtout quelque chose du mélo­drame sirkien dans l’univers pas­toral du Déman­tèle­ment, avec cette con­comi­tance entre la vio­lence con­tenue des sen­ti­ments et la splen­deur des espaces naturels, mal­menés par la décrépi­tude de l’activité agri­cole mais sub­limés par le Tech­ni­col­or et le for­mat Scope. Les ter­res parées de couleurs chaudes reti­en­nent dans leur immen­sité la sil­hou­ette cour­bée de Gaby, engloutie dans une prison au grand air. La mise en scène con­damne d’ailleurs le fer­mi­er à une soli­tude de plus en plus cri­ante, en le con­frontant à son entourage sur le mode du par­loir : l’ami compt­able, Marie, Frédérique, l’ex-femme ren­con­trent Gaby sans jamais se crois­er. Dans ce bal­let de vis­ites, la douceur des uns répond à la froideur des autres.

Délicate violence

Le Déman­tèle­ment oscille entre la mélan­col­ie et l’espoir, entre les larmes et le sourire timide, tout entier organ­isé autour du per­son­nage grave et doux incar­né avec sub­til­ité par Gabriel Arcand. Les émo­tions con­tenues finis­sent par ébréch­er la rugosité rurale d’un homme dont la cara­pace pro­tec­trice mais fac­tice ne peut résis­ter à la cru­auté latente de son quo­ti­di­en. Les larmes amères de Gaby con­stituent le cli­max d’une émo­tion ten­due et con­stante, qui ne cherche pour­tant jamais à s’imposer en arti­fice lacry­mogène. La qual­ité de jeu et la pré­ci­sion de la direc­tion d’acteurs ani­ment d’ailleurs ce film, où chaque dia­logue reten­tit comme une sen­tence immi­nente ou un aveu trop longtemps refoulé.

Même si Le Déman­tèle­ment est un réc­it sen­si­ble sur la com­plex­ité des liens famil­i­aux, il s’agit aus­si d’un film intel­li­gent dans l’exploration ciné­matographique d’un sujet social. Avec une authen­tic­ité fine, les scènes de ventes aux enchères témoignent sans ambages d’une réal­ité alar­mante dans le monde agri­cole (au Québec comme ailleurs). Acteurs pro­fes­sion­nels et fer­miers de la région du Sague­nay-Lac-St-Jean se mêlent dans cette représen­ta­tion digne de funérailles, où la fic­tion et le réel se con­fondent dans un trou­ble effi­cace. Sébastien Pilote réus­sit là les plus beaux moments d’un film remar­quable, quand les lita­nies du com­mis­saire-priseur devi­en­nent les sen­tences d’un bour­reau insen­si­ble face aux vis­ages con­trits des paysans, tous autant acheteurs timides que vic­times en sur­sis. Ce moment résume bien la force du Déman­tèle­ment, qui fait enfin décou­vrir au pub­lic français la sub­til­ité du ciné­ma de Sébastien Pilote, où l’émotion et la réflex­ion vont de pair avec une exi­gence esthé­tique mil­limétrée.

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Sébastien Pilote et Gabriel Arcand
Sébastien Pilote et Gabriel Arcand