Barmak Akram

Barmak Akram

  • Entretien réalisé le 16 mai 2013 à Cannes par Marion Pasquier (et finalisé le 21 novembre)
    Un grand merci à Jean-Bernard Emery
    Pour plus d'informations sur le film, voir son site ici
  • Barmak Akram

    Entre tradition et modernité


    Entre tradition et modernité

    Présen­té à l’ACID à Cannes cette année, Waj­ma, une fiancée afghane, de Bar­mak Akram, sort en salles ce mer­cre­di 27 novem­bre. Por­trait d’une cer­taine société afghane con­tem­po­raine moins spec­tac­u­laire que celle tris­te­ment sous le feux de l’actualité, Waj­ma… racon­te le drame de per­son­nages déchirés entre tra­di­tion et moder­nité. Ren­con­tre avec l’auteur de ce film élé­gant porté par une belle énergie.

    J’ai décou­vert Waj­ma et Mostafa dans une pièce de théa­tre en 2010. J’avais mon his­toire en tête et j’avais pen­sé à Gol­shifteh Fara­hani (qui joue notam­ment dans À pro­pos d’Elly, d’Asghar Farha­di) pour inter­préter le per­son­nage de Waj­ma. Elle était d’ac­cord mais quand j’ai décou­vert Waj­ma Bahar, avec ce drame intérieur qui s’af­fiche sur son vis­age, c’est elle que j’ai choisie. Mostafa Habibi et elle se con­nais­saient très bien, quand je les ai vus jouer j’ai trou­vé que leur duo fonc­tion­nait. Alors j’ai com­posé les rôles en fonc­tion d’eux. Cela fait huit ans qu’ils ont inté­gré le Théâtre Aftaab («du Soleil») créé par Ari­ane Mnouchkine en Afghanistan (for­ma­tion qui a per­mis l’émer­gence de comé­di­ens pro­fes­sion­nels dans le pays, que nous avions peu aupar­a­vant). En Afghanistan d’abord, et depuis 2010 en France où ils ont obtenu une bourse[ref]Ils sont d’ailleurs en ce moment à l’affiche de La Ronde de nuit, au Théâtre du Soleil à Paris.[/ref] Il était impos­si­ble de trou­ver une comé­di­enne afghane qui accepterait de jouer le rôle de Waj­ma, celui d’une jeune fille «déver­gondée». Dans les pays du Tiers Monde, il y a sou­vent une con­fu­sion entre la fic­tion et la réal­ité. On pense que le rôle qu’ont les acteurs, c’est leur vie. Le per­son­nage de Waj­ma est con­sid­éré comme négatif et les actri­ces n’au­raient pas voulu le jouer. Même si dans mon film on n’est pas dans cette dimen­sion-là, de bons ou de mau­vais per­son­nages. C’est une chronique sociale, les gens vivent leur vie, je les mon­tre tels qu’ils sont, sans les juger. Ça n’a pas été facile non plus avec Waj­ma Bahar, qui est une fille pudique, une Afghane tra­di­tion­nelle. Pour la scène où ils vont à Kar­ga par exem­ple, je lui ai demandé d’être sen­suelle mais elle n’y par­ve­nait pas. Avec Mostafa, on essayait de la déver­gonder mais ça ne mar­chait pas. À un moment, quand elle l’en­tend lui dire qu’il aime ses fess­es, on ne le voit pas vrai­ment mais elle jette un coup d’œil à la caméra, parce qu’elle est sur­prise et gênée par cette réplique, qu’elle ne con­nais­sait pas à l’a­vance. L’ef­fet fonc­tionne bien, la sur­prise l’a mise dans un état de fébril­ité qui cor­re­spondait à ce que je recher­chais. Lorsqu’elle jouait la scène à Kar­ga, elle ne savait pas encore que le film prévoy­ait qu’elle ferait l’amour avec Mostafa en ellipse. C’est grâce à ce dernier, et à la com­plic­ité qu’il a avec elle, que les choses ont été pos­si­bles. Grâce au courage de tous les acteurs que ce film a pu se faire.

    Les autres comé­di­ens sont-ils des pro­fes­sion­nels ?

    La famille de Waj­ma dans le film est sa vraie famille, sa mère, sa grand-mère et son frère, et le film a été tourné dans leur vraie mai­son. Les mem­bres de la famille de Mostafa sont ceux de ma pro­pre famille. J’ai fait un film cas­save­tien. Dans la réal­ité, celui qui joue le frère de Waj­ma est aus­si pas­sion­né par les pigeons et les com­bats de chiens, comme dans le film. Avec son per­son­nage de jeune paumé, je voulais mon­tr­er le chô­mage chez les jeunes, qui n’ont rien à faire et qui donc s’adon­nent au jeu, aux com­bats, qui leur per­me­t­tent aus­si de gag­n­er un peu d’ar­gent. Les pigeons, ils les cap­turent et les reven­dent. Bresh­na Bahar, qui inter­prète la mère de Waj­ma, est comé­di­enne pour la télévi­sion afghane. Son jeu est hérité de la tra­di­tion bol­ly­woo­d­i­enne et il était dif­fi­cile de la retenir pour qu’elle ne sur­joue pas. C’est pour ça que je l’ai par­fois mise en sit­u­a­tions réelles. La scène à l’aéro­port par exem­ple a réelle­ment eu lieu dans la vie de Bresh­na et Waj­ma : j’ai filmé le moment où la jeune fille quitte sa mère pour par­tir vivre en France. Elle pleure, elle ne sait pas quand elle va revenir. Et j’ai filmé les vraies larmes de la mère dans la voiture après les adieux. J’ai vrai­ment tourné un semi-doc­u­men­taire.

    Le tout dernier plan, sur l’avion dans le ciel, m’a dérangée. Je le trou­vais trop expli­catif, parce que l’on avait com­pris que Waj­ma était par­tie.

    On sait qu’elle est par­tie mais on ne sait pas ce qu’il va lui arriv­er. Car elle pour­rait aus­si chang­er d’avis et renon­cer à avorter, ou bien Mostafa pour­rait la rap­pel­er à lui. En mon­trant l’avion dans le ciel (et non Waj­ma qui entre dedans par exem­ple), je voulais mon­tr­er la sus­pen­sion. Comme dans le dernier plan de Thel­ma et Louise, celui de la voiture sus­pendue en l’air au-dessus du ravin. Nous avons là un prob­lème sans solu­tion, car toutes celles qui sont envis­agées sont hor­ri­bles. C’est au spec­ta­teur de choisir en imag­i­na­tion com­ment Waj­ma va s’en sor­tir.

    La lim­pid­ité avec laque­lle se déroule votre his­toire est mar­quante. Com­ment avez-vous écrit puis tourné ce scé­nario ?

    J’adore les doc­u­men­taires, j’en ai d’ailleurs tourné plusieurs. J’essaie de faire mes fic­tions comme des doc­u­men­taires, avec légèreté. Je tourne en lumière naturelle, les fig­u­rants sont de vrais gens. Pour les plans dans la ville, par exem­ple dans les taxis, je me cam­ou­flais tel un doc­u­men­tariste, et les taxi­men étaient d’accord en général que je les filme. J’ai atten­du qu’il y ait un vrai mariage dans ma famille pour tourn­er la scène du mariage. Il n’y avait pas de scé­nario préétabli. J’ai fait un film mod­erne dans la manière de le con­stru­ire. Je n’ai pas écrit de dia­logues, parce que l’Afghanistan a une tra­di­tion d’o­ral­ité, on apprend tout par cœur dans ce pays, les poèmes par exem­ple. Je voulais une lib­erté qui n’est pos­si­ble que si l’on n’a pas de scé­nario ver­rouil­lé. Je décrivais les sit­u­a­tions aux comé­di­ens et ils les jouaient avec leurs pro­pres mots. Je ne leur ai pas racon­té l’his­toire. On a tourné dans l’or­dre chronologique, ils ne savaient pas vers où allait le film. Le suivi de la psy­cholo­gie des per­son­nages était plus facile ain­si. On a tourné pen­dant deux mois. Je mon­tais aus­sitôt les scènes tournées, d’é­tapes en étapes, comme un pein­tre, de la démarche duquel je me sens proche d’ailleurs, ayant fait les Beaux-Arts et les Arts Déco, en pein­ture. Si j’ai pu béné­fici­er de cette sou­p­lesse, c’est aus­si que je suis mon pro­pre pro­duc­teur. J’ai financé mon film tout seul, avec mon pro­pre argent et en faisant un emprunt. Il n’y a eu aucun apport extérieur. C’est aus­si moi qui tenais la caméra (j’ai fait la for­ma­tion image à la Fémis et j’ai sou­vent tra­vail­lé en tant que caméra­man), et moi qui ai mon­té. Ajuster, mod­i­fi­er le film au fur et à mesure était d’au­tant plus pos­si­ble que j’é­tais aux postes clés. Je fai­sais venir les comé­di­ens au mon­tage pour qu’ils améliorent leur jeu par rap­port à la caméra, à laque­lle, venant du théâtre, ils n’é­taient pas habitués. J’ai béné­fi­cié d’une lib­erté géniale. Par­fois, on s’ar­rê­tait trois jours pour mon­ter une séquence avant de faire la suite. La musique est un autre élé­ment expéri­men­tal du film, je l’ai com­posée moi-même (et avec l’aide de Matthieu Che­did) avant le tour­nage puis je l’ai faite écouter aux comé­di­ens pour qu’ils se met­tent dans l’am­biance. Et j’ai pu la mon­ter tout de suite avec les images. C’est une musique à la fois mod­erne et eth­nologique. Je pen­sais aux Maîtres fous de Jean Rouch, qui traite de tra­di­tions, de cul­tures et de reli­gion, avec une musique mod­erne. Je ne voulais pas d’une musique carte postale, locale.

    La con­struc­tion du film est remar­quable­ment effi­cace tout en appa­rais­sant naturelle. C’est notam­ment tout en finesse que les per­son­nages, à un moment don­né, sont mon­trés sous un autre aspect que ce qu’ils appa­rais­saient au début. On les perçoit d’abord comme des êtres mod­ernes, puis c’est tout ce qui les rat­tache encore aux tra­di­tions qui prend le dessus.

    J’ai voulu être très con­cis. Au départ, le film durait 1h45, puis j’ai élagué au max­i­mum. La deux­ième par­tie est telle­ment vio­lente qu’il n’é­tait pas néces­saire d’y rester trop longtemps. Ce que je voulais mon­tr­er dans un sec­ond temps, c’est que quand on est cernés par les règles de la société qu’on ne peut pas sur­mon­ter, on se laisse aller, on s’écrase. Au départ, Waj­ma va chez le médecin pour avorter. Mais il lui rap­pelle les règles de la reli­gion et celles de la société, qui en découlent, et Waj­ma change de posi­tion, elle ne veut plus avorter, con­sid­érant que cela est un crime. Ce rap­pel des règles est une mort sociale pour elle. Son père, lui, est préoc­cupé par le regard des autres. Il aime sa fille, mais son déshon­neur est plus fort que tout. Je voulais mon­tr­er la dou­ble face de ce per­son­nage : en tant que démineur, il est très noble, il risque sa vie pour sauver celle des autres, pour répar­er son pays. Mais quand il est obligé de sauver son hon­neur, il est prêt à tuer. Il a lais­sé Waj­ma faire des études, mais en même temps il le regrette.

    Le prob­lème que pose le film, au fond, est de savoir s’il est pos­si­ble de béné­fici­er d’une lib­erté, même min­ime, en Afghanistan. Car à par­tir du moment où il y a lib­erté, par nature, il y a le risque de dépass­er les lim­ites.

    Exacte­ment. C’est bien pour ça que le gou­verne­ment et les islamistes prô­nent une absence totale de lib­erté. Quand le père va voir le pro­cureur, ce dernier lui dit de ne pas aller voir la loi, car elle est impuis­sante.

    Et absurde. La loi dit que si l’on sur­prend deux amants, on peut les tuer inno­cem­ment. Mais si on sait qu’ils ont fait l’amour sans les voir et qu’on les tue, alors on risque la prison à per­pé­tu­ité ou la mort.

    Selon la Charia, tuer deux amants que l’on sur­prend est mis sur le compte du crime pas­sion­nel, et il est excusé.

    L’im­age que vous don­nez de l’Afghanistan est bien éloignée des clichés. On voit peu de burkas par exem­ple, et peu de traces de la guerre.

    Je voulais faire un film sur la sit­u­a­tion des femmes qui ne soit pas val­able seule­ment en Afghanistan. Bien sûr, le prob­lème de la vir­ginité est pro­pre aux pays musul­mans, mais pas celui de l’a­vorte­ment, que l’on retrou­ve dans le monde entier. Femme soumise, ban­nie, vio­len­tée… même en France ça existe. L’Afghanistan est devenu le mur des lamen­ta­tions pour les Occi­den­taux, on oublie qu’ailleurs aus­si on a ce genre de prob­lèmes. Quant à la guerre, je voulais la traiter de façon métaphorique et davan­tage me con­cen­tr­er sur l’après-guerre. Par le tra­vail de démineur du père par exem­ple. Il cherche une mine pour résoudre les prob­lèmes de son pays mais c’est dans sa famille que ça explose. Il est démineur dehors, mais pas chez lui. D’ailleurs, une bombe explose avant qu’il n’ap­prenne le drame qui va le frap­per.

    Ces démineurs appar­ti­en­nent-ils majori­taire­ment aux class­es pau­vres ?

    Ils sont payés par des ONG étrangères, ils ont des assur­ances, s’ils meurent leurs familles reçoivent une aide. Comme il n’y a pas de tra­vail en Afghanistan, les gens acceptent d’être payés 600 dol­lars pour démin­er, alors qu’ils n’en gag­nent que 50 pour un autre méti­er. Mais sou­vent aus­si, ils sont mas­sacrés par les Tal­ibans, qui veu­lent con­serv­er les mines qui les pro­tè­gent et leur per­me­t­tent de se cacher, et qui rem­i­nent.

    Quelle est la pro­por­tion de familles ouvertes comme celle de Waj­ma et de familles patri­ar­cales ?

    Il y a bien sûr davan­tage de lib­erté dans les villes. À la cam­pagne, l’in­té­gral­ité de la pop­u­la­tion respecte la tra­di­tion, burkas et femmes cloîtrées. À la cam­pagne, Waj­ma et Mostafa seraient tués sans dis­cuter. Avant de tourn­er la scène sous la neige, pour le met­tre en con­di­tion, j’ai demandé au comé­di­en qui inter­prète le père de Waj­ma, et qui a une fille de 17 ans, ce qu’il ferait si cette his­toire lui arrivait en vrai. Il a répon­du qu’il tuerait les deux amants. Pour lui, dans le film le père doit se venger. Mais je lui ai fait faire autre chose, pour que le film soit comme une cathar­sis, parce que, pour citer Bazin, «le ciné­ma sub­stitue à nos regards un monde qui s’accorde à nos désirs».

    Pourquoi Mostafa n’épouse t‑il pas Waj­ma ?

    C’est une ques­tion récur­rente de la part de spec­ta­teurs occi­den­taux, je me suis ren­du compte qu’il y a un décalage par rap­port aux spec­ta­teurs afghans. Pour eux, la ques­tion ne se pose pas : une fille qui n’est pas vierge, on ne peut pas l’épouser, c’est tout. Mostafa n’a qu’un doute sur la vir­ginité de Waj­ma, mais ce doute suf­fit à ren­dre le mariage incon­cev­able. Pour Math­ieu Amal­ric, qui m’a con­seil­lé sur le scé­nario, on ne com­prend pas Mostafa et on trou­ve que c’est un salaud. C’est pour ça qu’il m’a con­seil­lé de l’é­vac­uer du film, parce qu’on n’a plus envie de le voir. Et aus­si parce qu’à ce moment-là c’est la société qui prend le dessus, les lois écrasent les indi­vidus. Mais le per­son­nage est plus com­plexe que ça, car s’il n’épouse pas Waj­ma, c’est aus­si qu’il a vécu en Iran où l’on a davan­tage de lib­erté qu’en Afghanistan, qu’il n’est pas pressé de se mari­er, qu’il est amoureux mais qu’il cherche à décou­vrir, en prenant son temps. Pour lui, c’est un drame, un affront, de se dire que Waj­ma n’est peut-être pas vierge.

    Mais Waj­ma n’est pas une fille déver­gondée…

    C’est juste une fille qui tombe amoureuse. Qui est aus­si fascinée par Mostafa parce qu’il appar­tient à une classe sociale plus élevée que la sienne. Lui a un apparte­ment alors que chez elle il n’y a pas d’eau courante ni d’électricité.

    Les plans larges de Kaboul qui scan­dent le film don­nent une dou­ble impres­sion. À la fois on respire, loin de la tragédie que vivent les per­son­nages, et à la fois on ressent l’en­gonce­ment de la ville…

    J’aime beau­coup la phrase que Reza Serkan­ian (réal­isa­teur de Noces éphémères et mem­bre de l’ACID) a écrit sur mon film, qui dit que «les plans larges ne nous cachent rien». Par ces plans, je voulais mon­tr­er Kaboul aujour­d’hui. Du temps des Tal­ibans, il n’y avait pas un seul arbre dans la ville, les gens les coupaient pour se chauf­fer telle­ment c’é­tait la mis­ère. Aujour­d’hui c’est devenu ver­doy­ant. La neige aus­si cache la mis­ère, on pour­rait se croire en Suisse! C’est vrai que ces mon­tagnes don­nent un sen­ti­ment d’é­touf­fe­ment. Dans Pous­sières de guerre : le temps des larmes, de Christophe de Pon­fil­ly, les sol­dats russ­es qui revi­en­nent d’Afghanistan racon­tent que les mon­tagnes afghanes les rendaient fous, qu’elles les oppres­saient. En effet, on a l’im­pres­sion qu’on ne peut pas aller de l’autre côté. Par ces plans larges de Kaboul, je voulais aus­si ren­dre compte des ambiances sonores de la ville, que j’ai tra­vail­lées avec Pas­cal Vil­lard (pour le mon­tage son) et Jean-Paul Huri­er (pour le mix­age) qui ont fait la Fémis avec moi et qui sont devenus des stars, avec plusieurs films à Cannes cette année.

    Qu’en est-il du ciné­ma en Afghanistan ? Que pro­duit-on ? Est-il facile d’obtenir des autori­sa­tions de tour­nage ?

    Je n’au­rais pas for­cé­ment obtenu des autori­sa­tions de tour­nage si j’avais décrit les scènes telles qu’elles étaient écrites. J’ai demandé des autori­sa­tions pour un doc­u­men­taire, car j’en ai sou­vent faits, et on me les a don­nées. De toutes façons, les autorités sont trop occupées par la cor­rup­tion pour avoir la disponi­bil­ité de me créer des prob­lèmes. En Afghanistan il n’y a pas encore d’aides pour des pro­duc­tions de longs métrages de ciné­ma. Il y en a pour des séries télévi­suelles de com­mande, des films pour lesquels l’am­bas­sade améri­caine donne de l’ar­gent. Ils doivent par exem­ple par­ler des effets néfastes de la drogue, ou mon­tr­er sous un jour posi­tif l’ar­mée afghane, en décrivant les sol­dats comme des héros, même si en réal­ité ils sont cor­rom­pus. Le ciné­ma est à l’a­ban­don. Cer­tains jeunes com­men­cent à faire des courts métrages, sans for­ma­tion, ils se débrouil­lent pour trou­ver de l’ar­gent ici ou là, les comé­di­ens sont même prêts à pay­er pour par­ticiper à un film qui fer­ont d’eux des héros. Ces films-là ne dépassent pas les fron­tières. Il y a aus­si un col­lec­tif, Jump Cut, con­sti­tué de jeunes qui ont étudié le ciné­ma en Iran et qui ramè­nent leur savoir-faire en Afghanistan. Avec ma société de pro­duc­tion afghane, Kab­u­li Film, et ma société française, Ariroad, j’ai l’in­ten­tion de pro­duire des séries de dix films : réal­isés par des femmes, ou des jeunes, ou des doc­u­men­taires… Pour faire tra­vailler les jeunes sur autre chose que sur des films de com­mande racon­tant les effets néfastes du pavot!

    Y a‑t-il des salles de ciné­ma en Afghanistan ?

    Elles sont dans un piètre état, c’est pour ça aus­si que le ciné­ma ne peut pas avoir de place. L’im­por­tance de la télévi­sion est expo­nen­tielle, il y a dix ans il y avait une seule chaîne nationale, main­tenant il y en a plus de trente. C’est incroy­able, cette explo­sion n’ex­iste dans aucun pays lim­itro­phe. Ces chaînes dif­fusent surtout des séries indi­ennes et turques, et les gens sont totale­ment accros. Ils con­som­ment aus­si beau­coup de DVD. S’ils ne vont pas au ciné­ma, c’est aus­si à cause de l’in­sécu­rité. Ça n’est pas facile de sor­tir le soir en Afghanistan. Et on n’amène pas ses enfants dans une salle jonchée de détri­tus, où les gens fument etc. Quand j’ai pro­jeté L’En­fant de Kaboul, il y avait des rats dans la salle! En 2004, les Français ont retapé le ciné­ma Ari­ana, avec l’aide de Claude Lelouch notam­ment. Mais ils n’ont pas su con­va­in­cre les gens avec le ciné­ma d’au­teur qu’ils dif­fu­saient, alors ils l’ont don­né à un autre exploitant qui pro­jette des films de Bol­ly­wood.

    Qu’est-ce qui a changé, selon vous, en Afghanistan ?

    Le pays a un bon taux de crois­sance. Il y a énor­mé­ment de nou­velles con­struc­tions, des routes, des hôpi­taux, de plus en plus de bâti­ments tels que celui où a lieu le mariage dans le film par exem­ple. C’est une manière de blanchir l’ar­gent sale qui cir­cule. La pro­duc­tion d’opi­um s’est mul­ti­pliée par deux depuis l’ar­rivée des forces inter­na­tionales.

    Quelle évo­lu­tion de la société, des men­tal­ités ?

    Les men­tal­ités ont changé parce que l’his­toire que mon film racon­te est pos­si­ble aujour­d’hui. Au temps des Tal­ibans, c’é­tait impos­si­ble car les jeunes filles ne pou­vaient pas sor­tir de chez elles. Le télé­phone portable, Inter­net et la télévi­sion sont en train de chang­er cette société à grande vitesse. Les jeunes gèrent ces out­ils, pas les vieux. Les jeunes s’en­voient des SMS très hard, coquins, alors que leurs par­ents ne savent même pas com­ment fonc­tionne un télé­phone portable. Tous les jeunes Afghans sont sur Face­book. L’évo­lu­tion est en cours, avec les nou­velles tech­nolo­gies et la mon­di­al­i­sa­tion, c’est un chemin de non-retour. En rai­son de l’énorme taux de chô­mage, tous ces jeunes essaient de quit­ter le pays, pour les États-Unis, l’Europe, notam­ment les pays scan­di­naves qui en ce moment sont assez ouverts à l’immigration.

    Votre film sera-t-il dif­fusé en Afghanistan ?

    Avant de mon­tr­er le film dans mon pays j’ai dû le faire pass­er à la com­mis­sion de cen­sure pour obtenir un visa d’exploitation. Je craig­nais le pire, avec des phras­es telles que «je suis amoureux de tes fess­es», ou la scène du bais­er, qui est le pre­mier dans le ciné­ma afghan. Mais les mem­bres du comité de cen­sure ont adoré le film, l’un d’eux a même ver­sé des larmes, con­clu­ant qu’il était édu­catif et qu’il fal­lait le mon­tr­er aux jeunes et à la pop­u­la­tion, tel qu’il était. Selon eux il n’enfreint aucune règle de l’Islam. D’ailleurs, le film a fait l’ouverture du Fes­ti­val des droits de l’homme à Kaboul. Les jeunes sont venus si nom­breux qu’il a dû y avoir une sec­onde pro­jec­tion pour les jour­nal­istes qui n’ont pas pu entr­er. Et Waj­ma représente offi­cielle­ment l’Afghanistan aux Oscars.

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