La Dernière Corvée

La Dernière Corvée

de Hal Ashby

  • La Dernière Corvée
  • (The Last Detail)
  • États-Unis1973
  • Réalisation : Hal Ashby
  • Scénario : Robert Towne
  • d'après : le roman The Last Detail
  • de : Darryl Ponicsan
  • Image : Michael Chapman
  • Montage : Robert C. Jones
  • Musique : Johnny Mandel
  • Producteur(s) : Gerald Ayres
  • Interprétation : Jack Nicholson (Billy «Badass» Buddusky), Otis Young (Richard «Mule» Mulhall), Randy Quaid (Larry Meadows), Clifton James (le capitaine d'armes), Carol Kane (la jeune prostituée), Michael Moriarty (le premier lieutenant), Nancy Allen (Nancy)...
  • Date de sortie : 13 novembre 2013
  • Durée : 1h44

La Dernière Corvée

de Hal Ashby

La mort de Larry Meadows


La mort de Larry Meadows

Ressor­ti dans l’indifférence qua­si générale de la presse la semaine dernière, La Dernière Corvée est loin de mérit­er ce silence médi­a­tique. Troisième réal­i­sa­tion – après Harold et Maude – de Hal Ash­by, ce beau road-movie anémique et déli­cat pose sa caméra aux trouss­es d’un trio de sol­dats de la Navy dans l’Amérique post-Viet­nam. S’il con­sacra en son temps Jack Nichol­son avec plusieurs prix d’interprétation (dont celui du fes­ti­val de Cannes 1974), il nous per­met aujourd’hui de nous pencher sur le tal­ent dis­cret mais cer­tain de son réal­isa­teur.

Deux sol­dats expéri­men­tés, Bud­dusky et Mul­hall, ont une semaine pour escorter une jeune recrue paumée, Mead­ows, vers une prison mil­i­taire où il devra purg­er une peine de 8 ans pour avoir ten­té de dérober 40 dol­lars. Bud­dusky s’attache à Mead­ows et le trans­fert de pris­on­nier va vite se trans­former en une grande virée. Coincés entre leur envie de rébel­lion con­tre la rigid­ité aber­rante de l’armée et le respect qu’ils vouent à la dis­ci­pline mil­i­taire qui les a sauvés d’une vie de galère, ils n’ont d’autre échap­pa­toire que de se jeter corps et âme dans un réc­it d’apprentissage qua­si nihiliste, entre beu­ver­ies et vis­ites au bor­del.

Les road-movies phare du Nou­v­el Hol­ly­wood font le plus sou­vent la part belle aux grands espaces. La Dernière Corvée change de décor, aban­donne les éten­dues déser­tiques et les vastes plaines pour se relo­calis­er en envi­ron­nement urbain. On n’y voy­age plus en voiture indi­vidu­elle, mais en trans­port en com­mun, on ne s’arrête plus dans des sta­tions-ser­vices isolées mais dans de grandes métrop­o­les. En changeant de cadre, le film se refo­calise sur le col­lec­tif et s’ancre dans la réal­ité sociale. Le mal-être des indi­vidus est tout aus­si prég­nant, mais il s’éprouve avant tout comme la con­séquence du dérè­gle­ment d’un sys­tème, et non pas comme une dérive exis­ten­tielle indi­vidu­elle. Il est intéres­sant à ce titre de not­er que La Dernière Corvée pré­fig­ure cer­tains traits sail­lants du nou­veau ciné­ma roumain en suiv­ant – avec un rythme posé et un humour dis­tant – une poignée d’individus lamb­da englués dans les absur­dités d’un sys­tème envahissant et cas­tra­teur.

Un des tours de force de la réal­i­sa­tion – par ailleurs plutôt dis­crète – d’Ashby est d’arriver à capter toute l’intensité de cer­taines scènes en les coupant avant même qu’elles n’atteignent leur point d’incandescence. Plutôt que d’étirer des sit­u­a­tions rebattues (une soirée de beu­ver­ie, un lâch­er prise, une séquence de jus­ti­fi­ca­tion), de les laiss­er s’enliser dans un réal­isme démon­stratif, il met fin par antic­i­pa­tion à l’enchainement prévis­i­ble des événe­ments et laisse le spec­ta­teur éprou­ver l’essence même de ces moments (la cama­raderie, la mau­vaise foi) plutôt que d’en endur­er la pénible vision lit­térale. Autre som­met de mise en scène : un sim­ple plan large en plongée – répété deux fois – des corps ahuris de Bud­dusky et Mul­hall qui voient le péni­tenci­er engloutir Mead­ows. Ils n’ont eu droit à aucun adieu, ils sont tout petits, effrayés, impuis­sants. Et Ash­by n’a besoin que d’une image pour saisir toute la com­plex­ité et la douleur de leur sit­u­a­tion. C’est peut-être cette déli­catesse, ce refus de l’ostentatoire qui explique que la ressor­tie de La Dernière Corvée passe aujourd’hui inaperçue. Nous espérons pour notre part qu’il parvien­dra à rat­trap­er son déficit de notoriété et à rejoin­dre dans l’histoire les autres fleu­rons du ciné­ma améri­cain des années 1970. La belle écri­t­ure des per­son­nages, l’interprétation exem­plaire du trio Jack Nichol­son, Randy Quaid et Otis Young, et l’acuité du regard d’Ashby le jus­ti­fieraient pleine­ment.

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