Sans soleil

Sans soleil

de Chris Marker

  • Sans soleil
  • France1983
  • Réalisation : Chris Marker
  • Date de sortie : 23 octobre 2013
  • Durée : 1h44

Sans soleil

de Chris Marker

Lettres nippones


Lettres nippones

Que pour­suit Chris Mark­er dans Sans soleil ? Dès l’ouverture du film, sur l’image sim­ple et mag­nifique de trois enfants islandais marchant sur une route, sur la voix peu sen­suelle, presque mono­corde de Flo­rence Delay, le film pose une dis­tance. L’énonciation est indi­recte : « il m’écrivait », comme une for­mule mag­ique, intro­duit un réc­it en let­tres per­sanes, où un explo­rateur imag­i­naire con­signe ses impres­sions de voy­age, elles-mêmes lues, réar­rangées, com­men­tées par la nar­ra­trice. En par­courant non­cha­la­m­ment cette cor­re­spon­dance inven­tée, cette dernière super­pose à la péré­gri­na­tion du voyageur-filmeur celle de sa pro­pre lec­ture, qui retra­vaille la chronolo­gie, fait cor­re­spon­dre les temps et les lieux à sa guise. Der­rière eux, mais aus­si der­rière la lib­erté de mon­tage des images saisies aux qua­tre coins du globe, ne se cache bien sûr qu’une seule voix, celle de Chris Mark­er. En se dis­lo­quant ain­si, le cinéaste fig­ure l’idée de la mémoire comme proces­sus col­lec­tif, mais aus­si comme dia­logue intérieur.

Car Sans soleil n’est pas, à l’instar de la logique d’exploration doc­u­men­taire qui peut présider au Joli Mai ou au Fond de l’air est rouge du même cinéaste, un film à sujet (même si les sujets de ces films sont, eux aus­si, ample­ment rich­es et ouverts) : c’est un poème en déplace­ment, qui se con­stru­it à plusieurs niveaux, dans l’agrégation d’images a pri­ori étrangères les unes aux autres, de Guinée-Bis­sau, du Japon, de San Fran­cis­co, et qui tisse entre ces îlots un réseau de synaps­es, une con­science du monde. Dans l’adjonction de ces dif­férents niveaux d’énonciation, Chris Mark­er s’affirme comme le plus proustien des doc­u­men­taristes : ce qui mar­que dans Sans soleil, c’est l’hypermnésie de la démarche, qui poé­tise le sou­venir, et con­fère à ce mélange fiévreux d’époques et de ter­rains l’impression d’un tout har­monieux, comme d’une seule phrase for­mulée en chœur par les images mon­tées ensem­ble. « L’éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande prox­im­ité des temps. » Posée en épigraphe, la cita­tion de Racine est elle-même dis­lo­quée de son con­texte (en pré­face de Bajazet qui se déroule en Turquie, le dra­maturge n’y désigne qu’une mod­este règle de théâtre con­sis­tant à tou­jours préfér­er situer l’action dans un ailleurs, tem­porel ou géo­graphique) : à l’image du film qui, par la mosaïque du mon­tage, fait de chaque moment filmé un bloc de sens kaléi­do­scopique, que le com­men­taire de la voix off, ou l’assemblage d’autres moments, sont tou­jours à même de refor­muler.

Grâces serties dans la mémoire

Sans soleil con­jugue ain­si entre eux de mul­ti­ples instants de grâce, que l’on sup­pose d’ailleurs mus par la même grâce humaine à la pour­suite de laque­lle San­dor Kras­na – le voyageur imag­i­naire qui signe les let­tres envoyées à la nar­ra­trice – sem­ble se jeter, muni de la caméra. Sur les marchés des îles du Cap-Vert, Mark­er tente d’attraper du regard les habi­tantes qui, toutes, se dérobent à lui : « rit­uel de séduc­tion » dit-il, quand on le retrou­ve en train d’épier comme un enfant der­rière une porte quelques capver­di­ennes moins sus­cep­ti­bles de détecter sa présence, au milieu de la foule d’un bazar. La scène est une des plus mag­nifiques du film : une jeune femme le remar­que, puis feint de l’ignorer ; elle lui jette un pre­mier regard, « juste à l’angle où il est encore pos­si­ble de faire comme s’il ne s’adressait pas à [lui] », puis le détourne à nou­veau. Le fris­son de l’interdit fait frémir l’échange pour­tant indi­ci­ble et timide qui se noue entre le filmeur et son sujet. Au détour d’un cha­land qui tra­verse le champ et la dis­simule pen­dant un court instant, la jeune femme pro­jette soudain un foudroy­ant regard, frontale­ment offert à la caméra. Il ne dure qu’un vingt-cinquième de sec­onde.

Ce type d’instants touchés par la grâce se cache au cœur de cette mémoire infin­i­ment poé­tique telle que la con­voque Chris Mark­er, comme bercé par sa pro­pre vie de voyageur-filmeur. Ce qui y retient si mag­né­tique­ment le regard n’a rien d’un intérêt doc­u­men­taire au sens d’une curiosité polie pour le monde, ou pour sa diver­sité cul­turelle : c’est un aiman­tage bien plus intime et ensor­celé, à l’image de celui de James Stew­art pour Kim Novak dans Ver­ti­go, film-fétiche de Mark­er à la recherche duquel il se lance égale­ment, dans les rues de San Fran­cis­co. Ain­si l’image des trois enfants islandais, « l’image du bon­heur », refait sur­face en con­clu­sion du film. Si Sans soleil est une Recherche au sens proustien du terme, cette séquence en est la madeleine : puisqu’elle nous ren­voie à une enfance pré­cieuse, mais aus­si révolue (on n’en dira pas plus). À tra­vers elle s’exprime toute la mag­nifique con­cil­i­a­tion de Sans soleil : celle qui unit l’espace infin­i­ment riche du monde et du voy­age physique, à celui, pas moins foi­son­nant, du voy­age intime et du sou­venir.

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