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Tip Top

Tip Top

de Serge Bozon

  • Tip Top
  • France2012
  • Réalisation : Serge Bozon
  • Scénario : Axelle Ropert, Serge Bozon, Odile Barski
  • d'après : le roman Mal à la tête
  • de : Bill James
  • Image : Céline Bozon
  • Son : Laurent Gabiot
  • Montage : François Quiqueré
  • Musique : Roland Wiltgen
  • Producteur(s) : David Thion, Philippe Martin, Nicolas Steil
  • Production : Les Films Pelléas, Iris Productions
  • Interprétation : Isabelle Huppert (Esther Lafarge), Sandrine Kiberlain (Sally Marinelli), François Damiens (Robert Mendes), Karole Rocher (Virginie Bénamar), Aymen Saïdi (Younès), Saida Bekkouch (Rachida Belkacem), Elie Lison (Rozynski), Alain Naron (Bontemps), François Négret (Nadal), Youssef Tiberkanine (Aurélien), Samy Naceri (Gérald)…
  • Distributeur : Rezo Films
  • Date de sortie : 11 septembre 2013
  • Durée : 1h46

Tip Top

de Serge Bozon

Art total


Art total

Que les stars qui trô­nent à son affiche ne nous trompent pas : le nou­veau film de Serge Bozon, présen­té en mai à la Quin­zaine des réal­isa­teurs, est moins proche de l’élé­gante sin­gu­lar­ité de La France que de l’i­con­o­clasme de Mods. L’in­trigue de Tip Top est poli­cière et se déploie sur un reg­istre comique ; pour autant, on aurait du mal à qual­i­fi­er le film de « comédie poli­cière ». Cette for­mule ren­ferme en effet une idée de sym­biose qui est bien étrangère à cette œuvre explo­sive.

Sous l’in­spi­ra­tion d’un roman de Bill James, le film nous emmène sur le chemin d’Es­ther et de Sal­ly, deux mem­bres de la « police des polices » envoyées dans une petite ville du Nord pour enquêter sur la mort d’un indic’ algérien. Esther est une machine de guerre mani­aque du mot « pro­to­cole » – plus que de sa sub­stance – qui aime taper du poing sur les tables et sur son mari vio­loniste. Sal­ly est une blonde godiche qui le jour, étudie l’attitude d’Esther avec admi­ra­tion et le soir, tire des délices sen­suelles de visions clan­des­tines. Sur leur route : une veuve impas­si­ble, des flics qui en ont lourd sur la con­science, un jour­nal­iste en mal de scoops et le com­mis­saire Mendes, auquel François Damiens prête sa sub­stance inqual­i­fi­able.

À l’im­age de son titre, Tip Top enchaîne les plans-claques, bous­cule en per­ma­nence les normes, faisant débuter l’ac­tion « trop » tôt, « trop » tard ou se ter­min­er « trop » vite. Ses plans ont une façon si directe de mon­tr­er les choses que l’on s’aperçoit à quel point ceux que l’on voit ailleurs sont enrobés, engrais­sés, opaci­fiés par le sacro-saint « réal­isme ». Bozon a une façon jusqu’au-boutiste d’aller à l’essen­tiel. Comme si le con­tenu nous était don­né de façon brute, sans se don­ner la peine ni de faire « vrai », ni de faire « ciné­ma ». Quand Esther inter­roge la veuve de l’indic’, il ne lui suf­fit pas d’être agres­sive et de lui couper la parole, elle hurle et l’empêche de dire quoi que ce soit. Quant à Sal­ly, elle ne se con­tente pas de s’in­spir­er de l’ap­parence et des pro­pos de sa parte­naire, elle les copie à l’i­den­tique. Dans son traite­ment de l’e­space, Bozon met en œuvre la même poli­tique : il ne lui est donc pas inter­dit, par exem­ple pour une scène de dia­logue noc­turne, de plac­er ses deux acteurs devant un mur et sous un puis­sant pro­jecteur.

Ce qui donne à cette out­rance toute sa saveur et toute sa légèreté, c’est qu’elle n’est régie par aucun sys­té­ma­tisme. Les dif­férents per­son­nages du film sont ain­si irré­ductibles à quelque caté­gorie psy­chologique que ce soit – Isabelle Hup­pert et San­drine Kiber­lain sem­blent d’ailleurs enchan­tées de pou­voir ain­si débor­der de leurs ter­rains con­nus et rivalisent de génie bur­lesque. Fil­mage, mon­tage et jeu des acteurs jouent quant à eux sur une par­faite hétérogénéité. La règle du « tout est per­mis » ne relève pas de la provo­ca­tion de principe, elle est réelle­ment syn­onyme de lib­erté.

Bozon cham­boule donc nos habi­tudes de spec­ta­teur, mais sans sadisme ni pré­ten­tion. Tip Top ne sus­cite jamais l’im­pres­sion que quelque chose nous échappe et que le cinéaste seul détient les clés de son film. S’il sur­prend, c’est plutôt parce que tout est là, étalé. Sa démarche comique puise dans la gestuelle des acteurs, dans leur dic­tion, dans l’in­con­gru, le sale, l’ab­surde. Toutes choses qui fonc­tion­nent de façon immé­di­ate. Des œufs brouil­lés mangés à même le toit d’une voiture, des pieds qui essaient des bas­kets et repar­tent en chaus­settes, une femme qui s’endort en cares­sant un marteau de maçon, un Algérien qui se plaît à pein­dre dans un style naïf des chefs d’État français, un homme imi­tant avec exal­ta­tion et mal­adresse la choré­gra­phie d’un patineur artis­tique… Rien ne nous empêche de pren­dre tout cela pour de sim­ples idi­oties. Quant à tout ce que le film présente de vis­i­ble­ment con­stru­it, cela ne demande pas non plus à être inter­prété. La récur­rence de cer­tains mots, de cer­tains motifs nar­rat­ifs ou de cer­taines images, comme ces nom­breux plans où quelqu’un regarde quelque chose par la fenêtre, con­stituent des fig­ures à l’ex­pres­siv­ité immé­di­ate. Bozon parvient à court-cir­cuiter la pen­sée rationnelle pour agir sur le plan des affects et de l’in­con­scient. C’est par­ti­c­ulière­ment frap­pant en ce qui con­cerne le thème de la rela­tion fran­co-algéri­enne, omniprésent dans le film dans un sens aus­si bien intime que poli­tique : le film ne pro­duit aucun dis­cours sur la ques­tion, mais la touche avec justesse, exp­ri­mant toute l’am­biva­lence qui règne d’un côté comme de l’autre.

Voilà à quoi ressem­blerait un ciné­ma qui serait véri­ta­ble­ment un art total. Toutes ces choses que peu­vent faire la lit­téra­ture, la musique, la pein­ture, on sait bien que, dans une cer­taine mesure, le ciné­ma peut les faire égale­ment. On sait aus­si qu’il le fait générale­ment de façon paresseuse : emprun­tant à la lit­téra­ture des mots exprimés plutôt que la forme méan­dreuse qu’elle adopte si facile­ment ; à la musique une joliesse clipée plutôt que la capac­ité d’émouvoir par le sim­ple pou­voir des écarts, des pro­gres­sions et des rup­tures, qu’elles soient visuelles ou sonores ; au théâtre, la per­for­mance d’acteur vir­tu­ose plutôt que l’ex­plo­ration des puis­sances de l’ar­ti­fice ; à la pein­ture, sa pos­si­bil­ité de dire sans par­ler.

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