Ilo Ilo

Ilo Ilo

de Anthony Chen

  • Ilo Ilo
  • Singapour2013
  • Réalisation : Anthony Chen
  • Scénario : Anthony Chen
  • Image : Benoit Soler
  • Son : Zhe Wu
  • Montage : Hoping Chen, Joanne Cheong
  • Producteur(s) : Ang Hwee Sim, Anthony Chen, Wahyuni A. Hadi, Huang Wenhong
  • Interprétation : Yann Yann Yeo (Hwee Leng), Tianwen Chen (Teck), Angeli Bayani (Teresa), Koh Jia Ler (Jiale)...
  • Distributeur : Epicentre Films
  • Date de sortie : 4 septembre 2013
  • Durée : 1h39

Ilo Ilo

de Anthony Chen

Fighting spirit


Fighting spirit

Lau­réat de la Caméra d’or au dernier fes­ti­val de Cannes, et pre­mier film sin­gapourien à y être récom­pen­sé, Ilo Ilo d’An­tho­ny Chen vient apporter la cer­ti­tude du savoir-faire de son jeune cinéaste, déjà auteur de mul­ti­ples courts-métrages. Bras­sant les thèmes soci­aux avec les tra­jec­toires intimes des mem­bres d’une famille vivant à Sin­gapour, Ilo Ilo sait aus­si mon­tr­er qu’il a du cœur, et ce mal­gré une légère ten­dance à en pass­er par des fig­ures imposées.

À l’aube des années 1990, l’Asie du sud-est s’est trou­vée plongée dans une crise finan­cière très vir­u­lente, sit­u­a­tion inten­able provo­quant une grim­pée mas­sive du taux de chô­mage et une intolérable vague de sui­cides à tra­vers tout le con­ti­nent. Ilo Ilo se déroule dans ce con­texte ten­du à Sin­gapour et vient, par petites touch­es et avec intel­li­gence, met­tre en avant le car­can d’une société en voie de mod­erni­sa­tion et la pres­sion qu’elle instau­re, ain­si que la vio­lence des échanges dans le milieu du tra­vail se réper­cu­tant avec afflic­tion dans les foy­ers. C’est ain­si que Jiale, jeune garçon tur­bu­lent dont les par­ents ne savent plus quoi faire pour com­mu­ni­quer avec lui, se voit affublé d’une « nounou » philip­pine nom­mée Tere­sa.

Si Ilo Ilo se lance alors sur les rails d’une petite fic­tion de l’ap­privoise­ment cou­rue d’a­vance, c’est pour mieux nour­rir le par­cours de ces deux soli­tudes, en par­ti­c­uli­er celui de Tere­sa. La jeune femme, arrachée à son pro­pre pays par des impérat­ifs économiques, subit les affres d’un racisme latent et doit faire face à la sus­pi­cion de ses employeurs, crainte d’au­tant plus insup­port­able qu’elle est logée sous le même toit qu’eux, donc faisant implicite­ment par­tie de la famille. Antho­ny Chen pro­longe cette dimen­sion en lais­sant toute sa place au métis­sage et au mélange des langues dans la vie sin­gapouri­enne, érigeant des sin­gu­lar­ités à l’in­térieur du col­lec­tivisme des sociétés asi­a­tiques.

Chen ne dévie pour­tant pas d’un réc­it où la morale est sauve – la nour­rice devien­dra une mère et une amie de sub­sti­tu­tion – et même s’il doit par­fois faire pass­er son pro­gramme bien huilé par le chas d’une aigu­ille (un acci­dent de vélo ou la chute d’un éten­doir à linge très « scrip­tés »), son film ne se défait jamais d’une authen­tique douleur du présent. Déchire­ment intérieur des per­son­nages qui ne peu­vent s’empêcher de se bat­tre pour recon­quérir une place au sein d’une struc­ture – famil­iale, entre­pre­neuri­ale, socié­tale –, mais aus­si élan de vie qui tente de bal­ay­er d’un revers de la main toutes les con­ven­tions. Le film est ain­si tra­vail­lé par une dialec­tique de la trans­gres­sion des inter­dits, que Jiale incar­ne à sa manière brouil­lonne, comme une source de vital­ité inex­tin­guible. Il faut recon­naître à Antho­ny Chen à la fois du flair et de la sincérité, à tra­vers cette volon­té de suiv­re ce per­son­nage jusqu’au bout de sa démarche tem­pétueuse. Ilo Ilo est un écrin pour Jiale, dont la mise en scène caméra à l’é­paule épouse le côté fougueux de sa jeunesse, en même temps qu’elle traduit le chaos tour­bil­lon­nant dans lequel le pays plonge peu à peu. Cela implique une cer­taine frénésie du mon­tage, qui n’empêche pas Chen de cir­con­scrire avec sim­plic­ité et clarté les jeux d’op­po­si­tion qui s’ex­er­cent au sein d’une famille. Un regard pré­cieux, dont on atten­dra des nou­velles.

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