Tuez Charley Varrick

Tuez Charley Varrick

de Don Siegel

  • Tuez Charley Varrick
  • (Charley Varrick)
  • États-Unis1973
  • Réalisation : Don Siegel
  • Scénario : Howard Rodman, Dean Riesner
  • d'après : le roman The Looters
  • de : John Reese
  • Image : Michael Butler
  • Montage : Frank Morriss
  • Musique : Lalo Schifrin
  • Producteur(s) : Don Siegel
  • Interprétation : Walter Matthau (Charley Varrick), Joe Don Baker (Molly), Felicia Farr (Sybil Fort), Andy Robinson (Harman Sullivan), Sheree North (Jewell Everett), Norman Fell (M. Garfinkle), Benson Fong (Honest John), Woodrow Parfrey (Harold Young), William Schallert (le shérif Bill Horton), Jacqueline Scott (Nadine), Howard Vernon (Maynard Boyle)...
  • Distributeur : Solaris Distribution
  • Date de sortie : 24 juillet 2013
  • Durée : 1h51

Tuez Charley Varrick

de Don Siegel

L'indépendant : une espèce menacée


L'indépendant : une espèce menacée

Le maître de la série B améri­caine Don Siegel ne s’est jamais fait remar­quer pour ses bons sen­ti­ments de gauche hol­ly­woo­d­i­enne, bien au con­traire. Son pen­chant pour les per­son­nages anti­so­ci­aux et réfrac­taires au moral­isme facile a pu être assim­ilé à une idéolo­gie sul­fureuse, comme au moment de son plus grand suc­cès pub­lic Dirty Har­ry où il s’agis­sait d’un polici­er adepte de la manière forte. Dans son film suiv­ant Charley Var­rick, cepen­dant, c’est un crim­inel assez ordi­naire — quoique plus aver­ti que la moyenne — qui se voit amené à endoss­er ce refus de la société, de ses com­pro­mis­sions et de ses noirs secrets. Cette vari­a­tion per­met de mieux appréhen­der les ambiguïtés de la pen­sée qui innerve les per­son­nages de Siegel, dont la défi­ance tourne ici à une para­noïa digne de cer­tains thrillers de la même péri­ode.

Cam­pé par le sym­pa­thique Wal­ter Matthau, Charley Var­rick ne paie pas de mine comme mal­fai­teur, avec ses méth­odes old school, son côté un peu fleur bleue (sa femme est sa com­plice, il en garde l’al­liance après sa mort), ses cibles de petite enver­gure et son slo­gan d’e­spèce en voie de dis­pari­tion inscrit sur les tenues de son entre­prise d’é­pandage d’in­sec­ti­cides : “le dernier des indépen­dants”. Cepen­dant, à mieux con­naître le per­son­nage, on com­prend vite qu’il s’ag­it autant d’un car­ac­tère obstiné que d’une stratégie, d’une pro­tec­tion lui per­me­t­tant de garder sa marge de manœu­vre et de ne pas être piégé par son mode de vie. Pour­tant, avec la même clair­voy­ance, il réalise que cette pru­dence ne garan­tit pas sa sécu­rité, quand il soupçonne à rai­son que l’é­ton­nam­ment gros paquet de bil­lets dont il a délesté — non sans vio­lence — cette petite banque trop pais­i­ble du Nou­veau-Mex­ique appar­tient à la pègre. Surtout, il se rend compte que son seul com­plice sur­vivant, le jeune Har­man (Andy Robin­son, qui fut précédem­ment le tueur fou de Dirty Har­ry), n’est absol­u­ment pas fiable, et que lui, le vieux de la vieille, ne pour­ra compter que sur ses pro­pres forces pour espér­er s’en sor­tir vivant. Espoir mince, car plus dan­gereuse que la police, la pègre va évidem­ment tout met­tre en œuvre pour récupér­er son argent et liq­uider tous ceux impliqués dans le vol (y com­pris dans ses rangs), et ses moyens pour ce faire sem­blent sans lim­ites.

Face à l’hypocrisie du monde

Les pre­mières images, celles d’une Amérique affichant à la fois la libéra­tion de ses mœurs et son inso­lente façade de con­fort, nous ont déjà lais­sé devin­er un pes­simisme sourd, plus sub­til et per­ti­nent que les ruades réac­tion­naires qu’on a voulu voir chez Siegel : der­rière le pro­grès appar­ent, ce monde demeure mû par l’éter­nelle course à la pos­ses­sion que la Con­sti­tu­tion jus­ti­fie par le “droit au bon­heur”, hypocrisie qui ne peut qu’en­cour­ager la cor­rup­tion souter­raine. Et le film, du drame crim­inel, dérive vite vers le thriller para­noïaque inqui­et de cette cor­rup­tion qu’il dépeint au moin­dre niveau de la société. Ici tout le monde, du ban­quier à la pho­tographe-mod­èle sexy, jusqu’au vis­age le plus avenant, est sus­cep­ti­ble de ren­dre des comptes à l’Or­gan­i­sa­tion, la société der­rière la société, celle qui tire les ficelles, si sûre d’elle-même qu’elle peut envoy­er un tueur au faciès de Tex­an débon­naire et au prénom efféminé (le mas­sif et impec­ca­ble Joe Don Bak­er) pour régler les prob­lèmes.

Or si l’in­quié­tude exprimée par Siegel évoque celle d’À cause d’un assas­si­nat ou des Trois Jours du Con­dor, Charley Var­rick n’a rien des héros un peu idéal­istes joués par War­ren Beat­ty ou Robert Red­ford. Le faciès de bon grand-père et le jeu nuancé de Matthau (qui, déclara Siegel après coup, ne com­pre­nait rien à ce que le film racon­tait) lui con­fèrent une sin­gulière ambiguïté qui ajoute à l’in­térêt et à l’amer­tume de son par­cours. Pas né de la dernière pluie, Var­rick sait, au moins depuis la mort de sa femme des suites du braquage, qu’il est cerné de toutes parts par la trahi­son, que ce soit par la tem­péra­ment trop vif de Har­man ou par les con­nex­ions ten­tac­u­laires de la pègre. Cela ne le rend pas moins vul­nérable pour autant, alors que le film égrène les mailles du filet socio-mafieux qui se referme sur lui. Et peu à peu, on voit le per­son­nage se fer­mer sur lui-même, crois­er ses sem­blables avec une trompeuse neu­tral­ité de ton tan­dis qu’il échafaude silen­cieuse­ment son plan de sor­tie, ren­dant dif­fi­cile de savoir s’il est aux abois, s’il s’est résigné à un des­tin funeste ou s’il bluffe son monde.

Le prix à payer

De fait, au bout d’un sus­pense red­outable, la seule issue pour Var­rick sera d’amen­er jusqu’à lui ce proces­sus répres­sif pour mieux le retourn­er con­tre lui-même. Il faut pour cela une audace folle, un tour de passe-passe casse-gueule et une course-pour­suite impens­able (clig­nant de l’œil au pas­sage à une scène célèbre de La Mort aux trouss­es), jusqu’à un final dévas­ta­teur. Il faut aus­si louer la prover­biale effi­cac­ité sèche de la mise en scène de Siegel : pour dépein­dre avec une égale absence de com­plai­sance la douceur mélan­col­ique, mais non dénuée de rugosité, de son per­son­nage et la bru­tal­ité par­fois sadique de celui qui le pour­chas­se (et qui dédaigne les armes à feu, préférant les coups) ; pour faire pren­dre les instants comiques, les éclats de vio­lence et les scènes d’ac­tion les plus énormes avec le plus grand sérieux ; et pour tacler une dernière fois un sys­tème trop sûr de soi par ce mon­tage rapi­de juste avant l’ex­plo­sion finale, exp­ri­mant en un bref instant de désori­en­ta­tion du regard une para­noïa retournée con­tre ceux qui la sus­ci­tent. Fin libéra­trice ? Certes, mais guère tri­om­phante pour autant, la seule suite que peut lui don­ner Var­rick étant de se retir­er du monde (le tas de fer­raille et le cadavre qu’il laisse der­rière lui, par­cou­ru par la caméra dans le dernier plan), sans fan­fare ni apolo­gie, l’amer­tume tou­jours pas allégée. Si cette sor­tie de scène est bien con­forme à la ten­dance anti­so­ciale qu’on con­naît aux films de Siegel, il faut au moins recon­naître à ce mau­vais esprit qu’il en con­naît le prix à pay­er.

À pro­pos de ce prix, il faut enfin dire un mot sur cette imman­quable ironie de l’ “indépen­dance” qui se joue autour de ce film. Voir un cinéaste “indépen­dant”, inté­gré dans le sys­tème hol­ly­woo­d­i­en mais maître de ses films, décrire avec empathie ces per­son­nages féro­ce­ment indi­vid­u­al­istes, dont ce Charley Var­rick auto-proclamé “dernier des indépen­dants”, pré­cisé­ment à l’heure où d’autres cinéastes pré­tendaient à une cer­taine indépen­dance au sein de ce qu’on a appelé le “Nou­v­el Hol­ly­wood”, laisse rêveur. Quand on con­naît a pos­te­ri­ori les par­cours de ces derniers — Lucas, Spiel­berg, Cop­po­la et les autres, on se dit que si Siegel ne s’i­den­ti­fi­ait sans doute pas com­plète­ment à l’indépen­dance cré­pus­cu­laire selon Charley Var­rick (lui-même était plus con­fort­able­ment instal­lé), il con­nais­sait sûre­ment mieux que d’autres la valeur de ce mot.

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