La Guerre des gangs

La Guerre des gangs

de Lucio Fulci

  • La Guerre des gangs
  • (Luca il Contrabbandiere)
  • Italie1980
  • Réalisation : Lucio Fulci
  • Scénario : Ettore Sanzò, Gianni De Chiara, Giorgio Mariuzzo, Lucio Fulci
  • Image : Sergio Salvati
  • Montage : Vincenzo Tomassi
  • Musique : Fabio Frizzi
  • Producteur(s) : Sandro Infrascelli
  • Production : C.M.R. Cinematografica, Primex Italiana
  • Interprétation : Fabio Testi (Luca Di Angelo), Marcel Bozzuffi (« Le Marseillais »), Ivana Monti (Adele Di Angelo), Enrico Maisto (Michele Di Angelo), Guido Alberti (Don Morrone), Saverio Marconi (Perlante), Ferdinando Murolo (Sciarrino), Fabrizio Jovine (le capitaine de la police), Daniele Dublino (l’assistant du procureur), Venantino Venantini (Tarantino), Ajita Wilson (Luisa), Ofelia Meyer (Ingrid)…
  • Bonus DVD : Livret 16 pages La Guerre des gangs par Lionel Grenier et interview exclusive du compositeur Fabio Frizzi (repris en anglais sur le DVD 2) ; présentation du film par Fausto Fasulo (1min27) ; document INA – JT Antenne 2 : « Contrebande de cigarettes à Naples » (inédit) (5min30) ; « Lucio Fulci – Un cinéaste en guerre » (12 min) VF et VF avec sous-titres anglais disponible
    court-métrage Die Die My Darling de François Gaillard (19 min) VF et VF avec sous-titres anglais disponible ; entretien avec François Gaillard et Pascal Garcin (30 min) ; entretien avec l’équipe du film (26 min) ; entretien avec Rurik Sallé (16 min)
    court-métrage À tout prix de Yann Danh (15 min) sous-titres anglais disponible ; « À tout prix – Démasqué » (23 min) ; « À tout prix – The Fulci Connexion » (3 min) ; « À tout prix – Rencontre avec David Scherer » (3 min) ; émission radio « Culture prohibée » avec une interview du réalisateur Yann Danh au festival Genre III (2012) (21 min)
  • Éditeur DVD : The Ecstasy of Films
  • Date de sortie DVD : 12 juin 2013
  • Durée : 1h33

La Guerre des gangs

de Lucio Fulci

Noir en rouge


Noir en rouge

Surtout con­nu pour sa trilo­gie des zom­bies (L’En­fer des zom­bies, Frayeurs et L’Au-Delà), Lucio Ful­ci est pour­tant un réal­isa­teur touche-à-tout, ver­sa­tile et à la fil­mo­gra­phie éten­due. Avec La Guerre des gangs, il se frotte au genre du poliziottesci, le polar à l’i­tal­i­enne, dont la pop­u­lar­ité est en déclin au moment du tour­nage du film, au début des années 1980. Comme à son habi­tude, Ful­ci choisit de sub­ver­tir son genre, pour y imprimer sa pat­te très per­son­nelle. Formelle­ment pas­sion­nant, La Guerre des gangs exhale pour­tant des relents de film à thèse très dérangeants : le lib­er­taire Ful­ci se serait-il lais­sé dompter par la Camor­ra, offi­cieuse­ment pro­duc­trice du film ?

En VO, La Guerre des gangs est Luca, il Con­tra­b­bandiere : « Luca, le con­tre­bandi­er ». Fabio Testi incar­ne ain­si Luca, un père de famille aimant et un frère loy­al, œuvrant dans la con­tre­bande de cig­a­rettes à Naples. Tout va pour le mieux jusqu’au moment où « le Mar­seil­lais » débar­que, avec la ferme inten­tion de con­train­dre le réseau de con­tre­bande à servir son pro­pre com­merce : la drogue, quitte à flinguer cer­tains des capi pour con­va­in­cre les autres. La lutte s’en­gage donc entre le Napoli­tain mafieux mais hon­nête et le bru­tal trafi­quant venu de France. Il se dit que le tour­nage de La Guerre des gangs a été mis en dif­fi­culté par un bud­get beau­coup trop ser­ré, et que le film n’a pu se ter­min­er que par l’en­trem­ise du représen­tant des « com­merçants de Naples ». Ces « com­merçants », donc, poussent Ful­ci à enter­rer son titre orig­i­nal, le trans­par­ent Vio­len­za, au prof­it de Luca, il Con­tra­b­bandiere – on peut, sans trop se forcer, imag­in­er que le jour très favor­able qui éclaire les agisse­ments des mafieux nat­ifs de Naples dans le film sont le résul­tat de la même influ­ence. Lucio Ful­ci, pour­tant claire­ment posi­tion­né à gauche, servi­rait-il la soupe au syn­di­cat du crime ?

Il con­vient de regarder de plus près le per­son­nage de Luca : il est, certes, beau, a de la prestance et du charisme. Il se con­duit avec respon­s­abil­ité auprès de sa famille, est fidèle, hon­nête, et sem­ble ne con­sid­ér­er la car­rière de con­tre­bandi­er que parce que la mis­ère men­ace, et que son indus­trie « fait vivre 200.000 per­son­nes à Naples ». Pour­tant, hormis ces traits extrême­ment flat­teurs, Luca n’est pas un per­son­nage posi­tif : il assiste impuis­sant au déclenche­ment des hos­til­ités – qui coûte la vie à son frère –, ne saura pas pro­téger sa famille, et s’il obtient sa vengeance, c’est au prix d’une vic­toire à la Pyrrhus, rem­portée qui plus est unique­ment parce qu’il est soutenu de toute part. Luca le con­tre­bandi­er ne sert à rien : tout au plus est-il capa­ble de men­er à bien son activ­ité de con­tre­bandi­er, comme on le voit dans la séquence intro­duc­tive, mais qui sait s’il ne doit pas cela, comme beau­coup d’autres choses, à son frère ?

On le voit bien : puisqu’on lui ordonne de forcer le trait, Ful­ci obtem­père, jusqu’à l’ab­surde. Ain­si, deux types de vio­lence sont présents dans La Guerre des gangs : celle asso­ciée aux con­tre­bandiers, et celle asso­ciée au Mar­seil­lais. Lorsqu’il s’ag­it de mon­tr­er le quo­ti­di­en des con­tre­bandiers, et notam­ment leurs rap­ports avec la police, on est en plein bur­lesque : man­nequins se dégon­flant et pan­talon­nades grotesques sont au ren­dez-vous. La par­tie con­sacrée au Mar­seil­lais, en revanche, donne à Ful­ci l’oc­ca­sion de plonger dans une vio­lence d’une féroc­ité ter­ri­ble : les vis­ages et les corps explosent, on défig­ure une jeune femme à la flamme pour une broutille, tan­dis qu’on en vio­le une autre lors d’une séquence par­ti­c­ulière­ment éprouvante[ref]Et dont la mise en scène est, par ailleurs, exem­plaire : on pour­ra y juger de la puis­sance d’un mon­tage per­ti­nent et de préfér­er la sug­ges­tion à la démonstration…[/ref]. En tout, le trait est ter­ri­ble­ment for­cé : Ful­ci se moque ouverte­ment du genre du poliziottesci, dont il con­sid­ère le réal­isme cru comme un dan­ger, tan­dis que son univers, plus onirique, sert d’exutoire et offre une porte de sor­tie à son audi­toire.

Et pen­dant ce temps, le capo de tut­ti capi de Naples par­court le film en regar­dant la télé, changeant régulière­ment de chaîne jusqu’à tomber sur des scènes de batailles de west­erns. Vivant dans un monde plutôt sim­pliste rem­pli de scènes télévi­suelles héroïques et de méchants très méchants, c’est lui qui, finale­ment, va pren­dre les choses en main. Dans un ultime pied-de-nez aux con­di­tions du tour­nage, Ful­ci lui-même va pren­dre part à la très bur­lesque bataille finale, en tant qu’homme de main du capo. Aucune­ment avili par l’in­flu­ence de ses com­man­di­taires napoli­tains, Ful­ci vam­pirise le polar à l’i­tal­i­enne, et en prof­ite pour ren­voy­er dans les cordes le pub­lic-cible d’un genre qu’il n’es­time guère par ses out­rances. Mal­gré tout, ce qui per­siste, c’est l’in­tégrité du réal­isa­teur.

Au moment où nous écrivons ces lignes, l’édi­teur de La Guerre des gangs, The Ecsta­sy of Films, pré­pare la sor­tie d’i­ci quelques jours d’un deux­ième pres­sage du film, le pre­mier ayant con­nu un prob­lème de sous-titres indépen­dant de sa volonté[ref]Et qui a déclenché une ter­ri­ble cam­pagne de dén­i­gre­ment sur les réseaux sociaux.[/ref]. La répu­ta­tion de l’édi­teur a sérieuse­ment pâti de ce con­tretemps, ce qui est dom­mage, au vu du soin apporté à cette édi­tion DVD. Comme pour son pre­mier titre, La Lame infer­nale, le DVD est agré­men­té d’une sur-jaque­tte (fort belle) réal­isée spé­ciale­ment pour l’oc­ca­sion. Cette fois, cepen­dant, les bonus sont beau­coup plus présents : un livret très intéressant[ref]Livret en français, repro­duit en anglais dans les bonus.[/ref], une jaque­tte réversible au charme très vin­tage, un reportage d’époque sur la camor­ra, une présen­ta­tion de Ful­ci… Le morceau de choix est pour­tant con­sti­tué par les deux courts-métrages Die Die My Dar­ling de François Gail­lard et À tout prix de Yann Dahn, eux-même agré­men­tés d’en­tre­tiens fouil­lés. Faisant du DVD un objet de pas­sion­né, de col­lec­tion­neur et de cinéphile[ref]Notons qu’on trou­ve égale­ment chez Artus des courts-métrages sans rap­port direct avec l’œuvre prin­ci­pale – une ini­tia­tive à encourager.[/ref], l’édi­teur pare le péril du piratage avec beau­coup de per­ti­nence – se hissant à la hau­teur de con­frères plus con­nus, tels que Cri­te­ri­on, ou Car­lot­ta.

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