© Le Pacte
Post Tenebras Lux

Post Tenebras Lux

de Carlos Reygadas

  • Post Tenebras Lux
  • Mexique, France, Allemagne, Pays-Bas2012
  • Réalisation : Carlos Reygadas
  • Scénario : Carlos Reygadas
  • Image : Alexis Zabe
  • Montage : Natalia Lopez
  • Producteur(s) : Carlos Reygadas, Jaime Romandia
  • Interprétation : Adolfo Jimenez (Juan), Natalia Acevedo (Natalia), Willebaldo Torres (le Sept), Rut Reygadas (Rut), Eleazar Reygadas (Eleazar)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 8 mai 2013
  • Durée : 1h53

Post Tenebras Lux

de Carlos Reygadas

L'empire des sens


L'empire des sens

Il aura fal­lu atten­dre qua­si­ment un an pour décou­vrir enfin le prix de la mise en scène du fes­ti­val de Cannes 2012. Post Tene­bras Lux, le nou­veau film du Mex­i­cain Car­los Rey­gadas, un habitué de la Croisette, fut sif­flé en pro­jec­tion, con­spué par une par­tie des jour­nal­istes et s’apprête, sans aucun doute, à divis­er le pub­lic. Œuvre formelle sans con­ces­sion, jux­ta­po­si­tion d’instants hétéro­clites et iné­gaux, métrage déstruc­turé qui invite à une réflex­ion sur le Mal, Post Tene­bras Lux est tout cela, et bien plus encore.

Alors que l’actualité française résonne des faits divers cra­puleux et de la vio­lence exac­er­bée qui gan­grè­nent le Mex­ique, le réal­isa­teur Car­los Rey­gadas donne à voir un pays plus com­plexe et métis­sé qu’il n’y paraît. Juan et Natalia, riche et heureux cou­ple, ont quit­té la ville pour s’installer à la cam­pagne avec leurs deux enfants. Mais la trame nar­ra­tive du bon­heur famil­ial n’intéresse vraisem­blable­ment pas Rey­gadas car rapi­de­ment l’environnement naturel, hos­tile et sub­lime à la fois, impose un rythme con­tem­platif et une musique sen­sorielle à l’image de la séquence d’ouverture : une petite fille (Rut Rey­gadas) arpente un champ tra­ver­sé par des ani­maux tan­dis que le soir tombe et que l’orage gronde. Cette plongée tel­lurique donne le ton que Post Tene­bras Lux ne quit­tera plus dès lors. Par l’entremise d’une pho­togra­phie impres­sion­niste (le tra­vail sur la lumière faisant écho au titre), on est invité à se laiss­er guider (et aller) dans le dédale émo­tion­nel des pro­tag­o­nistes. Les séquences se suiv­ent sans chronolo­gie, faisant des allers retours entre passé, présent, futur, fan­tasme et réal­ité, sans que le pub­lic n’ait les clés pour iden­ti­fi­er avec cer­ti­tude l’agencement de tel ou tel seg­ment dans la nar­ra­tion générale. D’une fête famil­iale dont le père est absent (annonce de la tragédie en germe) à une séance échangiste d’un éro­tisme trou­blant dans un sauna, Post Tene­bras Lux balade son monde au pays des sens, le tout assu­jet­ti à la fig­ure du Malin, mon­stre rougeoy­ant rôdant dans la demeure des héros.

Sou­vent accusé de jusqu’au-boutisme dans sa propen­sion à mon­tr­er trop et gra­tu­ite­ment (voyeurisme, indé­cence, pornogra­phie, les cri­tiques sont nom­breuses), Rey­gadas prou­ve une fois encore que le grand-guig­nol et l’excès ne lui font pas peur. Débu­tant par une séquence sur­na­turelle où un Lucifer, queue fourchue et cornes à l’appui, cherche sa prochaine proie au sein de la cel­lule famil­iale, le film se clôt sur une scène absurde, ris­i­ble et décon­cer­tante, d’auto-décapitation. Entre ces bornes qui déjouent toute ratio­nal­ité, le film déploie un hyper-réal­isme de sit­u­a­tion (les engueu­lades d’un cou­ple lamb­da, le quo­ti­di­en d’une famille avec des enfants…) dou­blé d’une mise en scène organique. L’omniprésence de la forêt trop­i­cale, fig­ure imposante et anx­iogène sym­bol­isant la vio­lence extérieure qui men­ace le clan et l’invisibilité du mal qui ronge le héros (l’insatisfaction mod­erne) se font ain­si écho sur l’écran, tirail­lant le spec­ta­teur entre peur et malaise.

À vouloir trop sig­ni­fi­er par ses seules images, Rey­gadas enlise la beauté de ses plans dans un flou étrange, con­t­a­m­i­nant les coins de l’écran, cher­chant à repro­duire la vision humaine (pré­cise au cen­tre, flou sur les extrémités). Cette tech­nique, bien qu’inutile à l’immersion, ne nuit pour­tant pas à Post Tene­bras Lux tant la maîtrise de Rey­gadas est totale. Mis­ant toute la per­ti­nence de sa réflex­ion morale, car le film cherche à en délim­iter les con­tours, sur la puis­sance d’évocation de sa forme, Rey­gadas aban­donne le fond (dis­cours et nar­ra­tion), devenu sub­sidi­aire pour lui, pour imprégn­er les rétines, la chair et le cœur du pub­lic. La lumière qui explose de toute part, même dans les ténèbres qui men­a­cent, mar­que la mémoire longtemps après la pro­jec­tion, comme un éclair subit dont l’intensité demeure alors que son image a dis­paru.

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