L’Amère Patrie

L’Amère Patrie

de Marion Pillas, Frédéric Biamonti

  • L’Amère Patrie
  • France2013
  • Réalisation : Marion Pillas, Frédéric Biamonti
  • Montage : Cédric Defert
  • Musique : Julien Valette
  • Producteur(s) : Alexandre Hallier, Jérémy Pouilloux
  • Éditeur DVD : Éditions Montparnasse
  • Date de sortie DVD : 5 mars 2013
  • Durée : 1h12

L’Amère Patrie

de Marion Pillas, Frédéric Biamonti

La planification de l'oubli


La planification de l'oubli

Mod­este doc­u­men­taire à la chronolo­gie linéaire, L’Amère Patrie a le mérite d’exposer au grand jour, archives et témoignages à l’appui, que l’exil des pieds-noirs ne fut pas seule­ment un trau­ma­tisme mais la mise sous silence d’un vécu col­lec­tif. Entre le déni effarant du gou­verne­ment gaulliste, la volon­té des mét­ro­pol­i­tains d’oublier cette page hon­teuse du pays qu’était la défaite en Algérie et la méfi­ance général­isée à l’égard de ces dérac­inés que l’on pre­nait tous pour des grands colons esclavagistes ou des fas­cistes, le film parvient, mal­gré sa fac­ture d’un académisme à faire pâlir François Ozon, à don­ner une idée assez claire de l’étroitesse du pos­si­ble dans lequel plus d’un mil­lion de per­son­nes furent oblig­és de s’engouffrer.

On regret­tera un mon­tage trop rapi­de. On regret­tera l’incapacité du doc­u­men­taire à laiss­er du temps aux images d’archives, pour­tant splen­dides et rares. L’Amère Patrie, comme trop de « doc­u­men­taires » cal­i­brés pour la télévi­sion, peut se regarder les yeux fer­més. Essayez, faites le test, vous ver­rez que vous ne raterez rien. Priv­er une image de sa durée, c’est l’empêcher de rester dans nos mémoires. Une image est faite pour être vue, non pour servir d’illustration à une voix off toute-puis­sance. C’est peut-être seule­ment là qu’il faut trou­ver un intérêt à ce film, dans cette voix off et sa naïveté qui lui fait con­fon­dre his­toire et linéar­ité. Loin d’être une propo­si­tion d’historien, ce film choisit de nous racon­ter une his­toire avec de l’Histoire. C’est déjà pas mal.

Si ce réc­it a un cœur, il est l’oubli, le cam­ou­flage de l’Histoire par le gou­verne­ment gaulliste et la pop­u­la­tion française. C’est que le gigan­tesque mou­ve­ment migra­toire des anciens pio­nniers de l’Algérie française coïn­cide avec un désir col­lec­tif de vivre enfin une péri­ode de paix et de jouis­sance. Car, en 1962, cela fai­sait plus de vingt ans, depuis le début de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, en pas­sant par la guerre d’Indochine et celle d’Algérie, que la France était restée dans un état de ten­sion. La guerre d’Algérie, par son épreuve, par sa ter­reur, fai­sait bloc avec une angoisse fort loin­taine et dont la source n’est situ­able qu’à con­di­tion de sauter par-dessus la Libéra­tion pour voir ce que les années soix­ante doivent aux révoltes tuées des années trente. La fin de ce con­flit, qui rechig­nait encore à se don­ner comme « guerre » à l’époque, provoque chez les mét­ro­pol­i­tains un immense soulage­ment, l’espoir d’un renou­veau, la volon­té de repren­dre la gai­eté là où ils l’avaient lais­sée en 1940. Le début du doc­u­men­taire a le mérite d’indi­quer un autre film, peut-être pour un autre film.

On com­prend mieux la sale phrase de Def­ferre, alors maire de Mar­seille, qui voit arriv­er chaque jour des mil­liers de pieds noirs : « qu’ils ail­lent se réadapter ailleurs » ; on imag­ine bien les écri­t­ures noires qu’une témoin, après cinquante ans de silence, avoue avoir vu écrites sur les quais de Mar­seille : « Les pieds-noirs à la mer ». Avec leurs valis­es, leurs biens per­dus, leur famille entière à qua­torze dans un mis­érable stu­dio, leur recherche de loge­ment, leur mémoire inclass­able dans le joli livre doré de la France, les pieds-noirs dev­in­rent les « trou­ble-fêtes » d’un pays gag­né par l’optimisme forcené des per­dants. Leur dernier porte-parole, Albert Camus, a lais­sé son ton et sa con­science au fond de la Facel Vega dans laque­lle il meurt, dans un acci­dent, en 1960. Sa dis­pari­tion laisse place à une una­nim­ité impres­sion­nante qui va de la droite chré­ti­enne de Mau­ri­ac aux com­mu­nistes (Aragon, Tri­o­let, Sartre et Beau­voir en tête) : parce que l’Algérie française, son ances­trale oppres­sion, était indéfend­able, et parce que les colons blo­quèrent, selon Pierre Nora, toute pos­si­bil­ité d’indépendance, les pieds-noirs, une fois débar­qués en France, preuves vivantes d’une part de passé à oubli­er, dev­in­rent les boucs émis­saires d’une poli­tique tyran­nique que la France exerçait depuis 1830. Renaît alors, dans cette France qui rêve du con­formisme matériel améri­cain, la peur d’un retour du fas­cisme, fan­tasme que le pied noir con­dense à lui seul, comme on le voit bien dans un arti­cle d’un canard com­para­nt les pieds-noirs à des ter­ror­istes nazis. Preuve encore que le gou­verne­ment se méfie de cette masse, De Gaulle leur inter­dit de s’inscrire sur les listes élec­torales et les rafles, notam­ment à Mar­seille, sous pré­texte de con­trôle d’identité, se mul­ti­plient à mesure que de nou­veaux bateaux les débar­quent, encore et encore.

Sur ce point, le film est sans ambiguïté : tan­dis que Pom­pi­dou et De Gaulle feignent de croire que les accords d’Évian ont ramené la paix, tan­dis qu’ils inven­tent, ORTF à l’appui, la fic­tion d’une réc­on­cil­i­a­tion sur le ter­rain et de la cohab­i­ta­tion paci­fique, les mét­ro­pol­i­tains, ain­si jus­ti­fiés en sour­dine par l’idéologie gou­verne­men­tale, désig­nent les pieds-noirs comme les coupables de la défaite, les agents d’un infâme ter­ror­isme (bien qu’on ne comp­tait que 3000 activistes de l’OAS sur le mil­lion de rap­a­triés), et les raisons d’une coloni­sa­tion de plus en plus regardée comme inhu­maine. Alors que le cessez-le-feu, qui prévoy­ait que les pieds-noirs restent sur le sol algérien, n’est pas respec­té, et que le FLN et l’OAS redou­blent de ter­reur, Pom­pi­dou martèle, imper­turbable, la fable paci­fique. L’avis d’un des témoins du film résonne alors avec force : « De Gaulle 62, c’est Pétain 40. Toute pro­por­tion gardées bien sûr : De Gaulle a été un grand homme d’État, un grand poli­tique, mais j’ai bien peur qu’il n’ait pas beau­coup aimé les pieds-noirs. » Son intérêt était en effet un peu plus loin qu’Alger, dans le Sahara, où il souhaitait con­tin­uer ses essais atom­iques et l’exploitation du pét­role, c’est-à-dire se don­ner les moyens des autres d’incarner le renou­veau de la grandeur française.

Ce film porte bien sur une plan­i­fi­ca­tion de l’oubli, qui com­mence avant même que les pieds-noirs arrivent en métro­pole, dès le jour, une semaine après les accords d’Évian, où le gou­verne­ment gaulliste attribue à l’OAS la tuerie d’Alger par l’armée française (48 morts, 150 blessés lors d’une man­i­fes­ta­tion paci­fique en 1962). La stratégie de dis­per­sion (le maître-mot de la poli­tique est de « dis­patch­er ») des migrants sur le ter­ri­toire, pour en divis­er la puis­sance de con­tes­ta­tion, n’est que la per­pé­tu­a­tion de ce men­songe d’État. C’est ain­si qu’à Mar­seille, le flot de migrants est détourné vers la cité de la Rougière, quarti­er périphérique, de la même manière que le gou­verne­ment encour­age les nou­veaux arrivés à aller vers le nord de la Loire. Et tan­dis que le gou­verne­ment con­tin­ue son entre­prise de cam­ou­flage, les jour­naux et la pop­u­la­tion affir­ment au grand jour les nou­veaux clichés sur cette pop­u­la­tion incon­nue : le grand colon mil­lion­naire qui prof­ite du sys­tème éta­tique ; ces mil­liers d’ouvriers qui vien­nent ôter le pain de la bouche aux mét­ro­pol­i­tains ; le pied-noir paresseux, traî­nant dans les bars en atten­dant l’aide men­su­elle de l’État, etc. Eux dont 30% des biens ont été « per­dus » dans la tra­ver­sée, c’est-à-dire volés ou jetés à la mer ; eux, mod­estes pour la plus grande majorité (relisons Le Pre­mier Homme de Camus pour s’en per­suad­er), dont les affaires restés sur le sol algérien furent volés puis reven­dus sur des bazars ; eux qui, parce que l’humour est le seul ton qu’on leur per­mit de pren­dre, firent rire toute la France de leur accent et de leur folk­lore.

On ter­mine ce doc­u­men­taire en riant de Taran­ti­no qui, sous cou­vert de répar­er les torts de l’histoire, fab­rique du dés­in­téresse­ment his­torique à tour de maniv­elle. Il est bien inutile de vouloir met­tre à plat les hypocrisies de l’histoire si cette démarche n’est pas accom­pa­g­née d’une inter­ro­ga­tion con­crète sur le présent. Comme l’Algérie n’est plus, dans la con­science de la plu­part des pieds-noirs, qu’un ter­ri­toire men­tal, dont on se sou­vient sur la mince base d’images intimes, privées, effrités, bien­tôt dis­parues, « le pied-noir » pour­rait bien devenir une notion, un terme général qui ferait signe vers l’idée même d’altérité. Main­tenant que l’oubli est presque défini­tive­ment con­som­mé, que les témoins se vivent comme on regarde les derniers vétérans de 14–18, il ne nous reste plus qu’à nous deman­der quels sont les nou­veaux pieds-noirs, ceux de la France de 2013. Quels sont les boucs émis­saires que notre pays rafle avec la bonne con­science des ges­tion­naires ? Quels sont nos nou­veaux arrivés ou prochains français qui n’auront pas la chance des pieds-noirs, celle de débar­quer en plein boom économique ? De qui sommes-nous les éter­nels mét­ro­pol­i­tains, les spon­tanés et incon­scients accusa­teurs ?

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