Goodbye Morocco

Goodbye Morocco

de Nadir Moknèche

  • Goodbye Morocco
  • France2012
  • Réalisation : Nadir Moknèche
  • Scénario : Nadir Moknèche
  • Image : Hélène Louvart
  • Montage : Stéphanie Mahet, Olivier Gourlay
  • Musique : Pierre Bastaroli
  • Producteur(s) : Nathalie Mesuret, Bertrand Gore
  • Production : Blue Monday
  • Interprétation : Lubna Azabal (Dounia), Faouzi Bensaïdi (Ali), Grégory Gadebois (Fersen), Rasha Bukvic (Dimitri), Ralph Amoussou (Gabriel)
  • Date de sortie : 13 février 2013
  • Durée : 1h42

Goodbye Morocco

de Nadir Moknèche

Tangerine Dream


Tangerine Dream

Nadir Moknèche pour­suit sa mise en avant de la femme arabe. Cette fois, il délaisse la chronique à la Almod­ovar qui car­ac­téri­sait ses précé­dents films pour un polar ten­du. Le résul­tat tient la route, bien qu’un peu sco­laire.

Il n’est pas si fréquent d’avoir sous les yeux une nar­ra­tion aus­si dense que celle de Good­bye Moroc­co. Le qua­trième long-métrage de Nadir Moknèche entremêle une mul­ti­tude de thèmes. Son héroïne, Dou­nia, est une « har­ra­ga », un de ces habi­tants des pays du Maghreb qui ne pense qu’à une chose : fuir son pays et gag­n­er l’Europe. De fait, le cinéaste n’implante pas son réc­it par hasard à Tanger, plaque tour­nante de l’exil et de l’immigration clan­des­tine, ville à l’évidente cinégénie que Téch­iné avait déjà mise en lumière avec une approche sim­i­laire dans Loin.
Dou­nia a ses raisons. Elle veut récupér­er coûte que coûte son fils con­fié au mari dont elle est séparée. Ce qu’elle plan­i­fie est un enlève­ment pur et sim­ple, mais elle s’en donne le droit puisque c’est le désir de l’enfant – mal­heureux chez son père – et bien sûr le sien. Une fois son fils récupéré, elle n’aura pas d’autre choix que l’exil. Pour cela, il lui faut de l’argent, ce qui la rend prête à tout, à toutes les com­bines et les manip­u­la­tions afin de par­venir à ses fins.
Femme on ne peut plus fatale, vrai moteur de son polar, Dou­nia est surtout pen­sée comme le miroir fic­tion­nel d’une généra­tion. Good­bye Moroc­co n’est pas qu’un titre, c’est un cri que pour­raient repren­dre tous les can­di­dats au départ par las­si­tude d’une Afrique du Nord qui se libère certes de ses tyrans, mais souf­fre d’une économie en berne, n’arrivant pas à faire émerg­er de classe moyenne, can­ton­nant les diplômés dans des emplois de sec­onde zone voire sou­vent au chô­mage.
Par petites touch­es, de per­son­nage en per­son­nage, le film dresse le por­trait d’une société arabe prise en étau entre un car­can moral vieil­lot et réac­tion­naire – Dou­nia est une scan­daleuse car elle a quit­té son mari maro­cain pour vivre avec son amant serbe – et une pop­u­la­tion jeune qui ne rêve que d’émancipation et de lib­ertés.

Nadir Moknèche procède de manière tout aus­si impres­sion­niste pour évo­quer le com­merce des corps qui prospère à Tanger. Gré­go­ry Gade­bois inter­prète un touchant Fersen, respon­s­able d’une salle de ciné­ma, assez loin du cliché du touriste sex­uel, per­me­t­tant au pas­sage au réal­isa­teur de sign­er son admi­ra­tion pour Pedro Almod­ovar – bien que moins mar­quée qu’à l’ordinaire dans sa mise en scène – en met­tant en évi­dence l’affiche de Par­le avec elle.
Il n’oublie pas non plus de point­er les fil­ières d’immigration clan­des­tine avec les manœu­vres nigéri­ans, dont va émerg­er Gabriel, pas si ange que cela, dont le seul désir est égale­ment de gag­n­er l’Europe quels qu’en soient les moyens. Ce Gabriel, égale­ment amant de Fersen, dérobera une relique chré­ti­enne décou­verte sur le chantier de Dou­nia pour la ven­dre, ce vol lançant la mécanique implaca­ble et trag­ique du film noir.
Cette décou­verte d’un tombeau dans les entrailles de la terre est une idée forte. Elle ren­voie au passé que l’on ne veut plus voir, à l’Histoire avec une majus­cule (non celle du Maghreb ne se résume pas à un dia­logue avec l’islam), comme à la fic­tion en cours (amis d’enfance Dou­nia et Ali nient depuis tou­jours leur atti­rance réciproque).
Mais on le voit bien en décrivant suc­cincte­ment ces dif­férents arcs du réc­it, cette con­struc­tion nar­ra­tive en mille-feuilles donne quelque chose de trop tra­vail­lé, d’un peu lourd. Tout s’imbrique par­faite­ment comme un puz­zle prédéter­miné. Cela a tou­jours été la prin­ci­pale lim­ite de Nadir Moknèche, de ren­dre une copie soignée, quelque peu sco­laire. Il est loin d’être un cinéaste sans tal­ent, dis­ons qu’il est comme corseté par l’envie de faire un bel objet, une sorte d’artisan un peu com­plexé qui se refuse à briller. Good­bye Moroc­co pâtit de ce défaut récur­rent, et davan­tage encore que ses films précé­dents – Délice Palo­ma et Viva Lald­jérie – où une cer­taine folie et une palette de couleurs plus large arrivaient à com­penser la fac­ture très manuelle du par­fait réal­isa­teur.

Nadir Moknèche sem­ble bien con­naître ses points faibles et choisit en con­séquence de décon­stru­ire la linéar­ité du réc­it. En mélangeant les temps, il crée bien une sen­sa­tion de trou­ble, mais elle reste assez fac­tice. Au con­traire, cette struc­ture osée ren­force l’aspect mul­ti-couch­es de son scé­nario. Le mon­tage s’en trou­ve heurté, pas­sant en force au détri­ment de la flu­id­ité. Ce n’est qu’avec le pas­sage abor­dant la nuit de la dis­pari­tion de Gabriel que le film largue vrai­ment les amar­res et trou­ve un rythme para­doxale­ment apaisé dans ce cli­max de vio­lence.
Heureuse­ment, le réal­isa­teur peut s’appuyer sur une Lub­na Aza­bal en pur état de grâce. On l’avait déjà vue à ce niveau dans Incendies de Denis Vil­leneuve. Sous-util­isée dans le ciné­ma français, elle dégage une inten­sité phénomé­nale. Corps étrange, frag­ile par sa mai­greur, mais dégageant une sen­su­al­ité impa­ra­ble, elle tran­scende chaque plan, alter­nant à mer­veille la phrase cinglante et le geste ten­dre. Elle tient en Dou­nia un rôle con­trasté qu’elle inter­prète avec un mélange bien à elle de pose néo-tragé­di­enne mixée à la tech­nique Actor’s Stu­dio.
Nadir Moknèche a tou­jours su racon­ter des his­toires de femmes à la bonne dis­tance. Fasciné par elles, mais sans en faire de purs objets de fan­tasmes, il sait en dire les souf­frances et les espoirs. Chez lui, les femmes ne sont ni des saintes, ni des mamans, ni des putains, un mélange des trois si l’on veut mais en fait bien autre chose. Sa caméra les filme comme des hommes, à l’égal des hommes, en per­son­nages prin­ci­paux ambi­gus et com­plex­es, loin de tout stéréo­type.
Dom­mage qu’en toute fin de par­cours, il la ramène dans le giron patri­ar­cal. L’épilogue est peut-être réal­iste, cor­re­spond au côté thriller à la Simenon qu’il a choisi de pren­dre pour forme, mais l’attachement que sus­cite l’héroïne donne envie d’autre chose, d’une échap­pée dont il nous prive sci­em­ment, don­nant à son pro­pos une noirceur extrême qui ne con­vient pas for­cé­ment à son ciné­ma qui s’épanouit mieux dans la mélan­col­ie joyeuse.

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