After
  • After
  • France2012
  • Réalisation : Géraldine Maillet
  • Scénario : Géraldine Maillet
  • Image : Martin de Chabaneix
  • Son : Jean-Luc Audy
  • Montage : Julien Leloup
  • Producteur(s) : Marie de Lussigny
  • Production : Bee Films
  • Interprétation : Julie Gayet (Julie), Raphaël Personnaz (Guillaume), Brisa Roché (la chanteuse de jazz), Bakary Sangaré (Ahmed)...
  • Distributeur : Ocean Films
  • Date de sortie : 30 janvier 2013
  • Durée : 1h23

Calvaire sentimental


Calvaire sentimental

Un soir, soir plu­vieux, une élé­gante quadra mar­iée, Julie, croise le chemin de Guil­laume, un char­mant trente­naire papil­lon­neur. Sans sur­prise, ils s’en­tichent l’un de l’autre, et, le temps d’une nuit, déci­dent de met­tre en bran­le leurs petites vel­léités romanesques. Pour un pro­gramme sim­i­laire à celui de n’im­porte quelle bluette télé­filmesque : broder du motif amoureux comme on rem­pli­rait de la saucisse ; faire de la moin­dre ren­con­tre, de la moin­dre hypothèse de romance, un petit séisme sen­ti­men­tal, chaque fois pur pré­texte à l’é­panche­ment nom­briliste de ses per­son­nages.

Pour ce genre de pro­duit, la tra­jec­toire est invari­able­ment la même : d’un embry­on de pas­sion, esquiss­er la promesse d’une impos­si­ble escapade amoureuse ; puis finir par se com­pro­met­tre dans un mau­vais remake de Madame Bovary. Voyez, Julie (Julie Gayet), c’est un peu Emma Bovary, la petite bour­geoise désœu­vrée pleine de désirs endormis. Guil­laume (Raphaël Per­son­naz), c’est un peu Léon Dupuis, l’âme aven­tureuse toute en frus­tra­tion mal con­tenue. Et sa moto, qui va les promen­er partout, c’est un peu la calèche de Rouen, celle qui fait vrom­bir l’as­phalte de la grande ville pour étouf­fer qu’à l’in­térieur deux amants font hurler leur pas­sion. Et Géral­dine Mail­let, la réal­isatrice ? Oui, ce serait un peu Flaubert, mais alors un Flaubert qui se serait con­tenté de four­rer tout son réc­it dans une seule séquence – celle de la calèche juste­ment – et qui aurait décidé d’en bal­ancer la « baisade », pour lui sub­stituer un cir­cuit amoureux ramassé sur une nuit, façon déam­bu­la­tion capi­ton­née et tourisme som­no­lent.

Film d’er­rance et de bavardage, After se con­tente, avec la naïveté des pre­mières fois, de promen­er son cou­ple dans un Paris désert et sans his­toire, ain­si qu’une ville recon­ver­tie – on en a l’habi­tude et ça com­mence à lass­er – en cab­i­net de curiosités pour amoureux tran­si. Tran­quille­ment vérolé par son imagerie pub­lic­i­taire, le réc­it ressem­ble à un long spot sur l’amour en sus­pens, l’ivresse du « pourquoi pas », la mélan­col­ie du « et si », mais surtout, et plus involon­taire­ment, sur la crise de la quar­an­taine, l’en­nui de la femme bour­geoise. Égérie de la mode dev­enue appren­tie réal­isatrice, c’est comme si Géral­dine Mail­let, affranchie de cet univers depuis qu’elle s’é­tait mise aux arts nobles, ne pou­vait cepen­dant s’empêcher d’en con­tin­uer la pro­mo­tion, d’en recon­duire les idées et la rhé­torique. Gisant – avec d’autres – dans l’an­ticham­bre ciné­matographique du brand­ing bobo-chic, After ne donne jamais envie de vivre, d’aimer, de rire, ou de pleur­er, il donne sim­ple­ment envie d’a­cheter du par­fum ou une moto.

Pub­lic­ité qui n’a rien à ven­dre et rien à gag­n­er, After pousse son para­doxe jusqu’à se présen­ter en vic­time du sys­tème. Dans un livre qu’on n’a pas lu, mais dont on appré­cie la mod­estie du titre (Il ferait quoi Taran­ti­no à ma place ?), Géral­dine Mail­let revient sur les nom­breuses dif­fi­cultés ren­con­trées pour con­cré­tis­er son pre­mier film. Et ce qui étonne, ce n’est pas telle­ment les refus à répéti­tion et l’in­croy­able mépris de la pro­fes­sion essuyés par la réal­isatrice (à dire vrai, l’in­verse eût été plus inquié­tant) ; ce qui étonne, c’est son édi­fi­ant manque de rage à l’ar­rivée. On dirait que le chemin de croix qu’a représen­té sa genèse, au lieu de légitime­ment attis­er sa colère, au lieu de con­sid­érable­ment rem­plumer son ego, l’a fait com­plète­ment se recro­queviller sur lui-même, comme un escar­got dans sa coquille, de sorte que sa mise en scène rabote la moin­dre aspérité de son expéri­ence du réel, reste emmi­tou­flée dans les micro­scopiques tour­ments de ses per­son­nages (pau­vres per­son­nages, pau­vre­ment écrits, pau­vre­ment inter­prétés).

Mon­stre sen­ti­men­tal con­fit dans sa sin­istrose et ses vel­léités de lib­erté, After se con­damne dès lors à com­pulser les lieux et les envi­ron­nements pour mieux égar­er sa mis­ère nos­tal­gique. Et quand même les chemins de tra­verse dont il paraît faire ses rails réserveraient quelques sur­pris­es (la séquence de la boîte de nuit, par exem­ple, laisse un temps rêver que le film se sec­oue un peu), il dis­simulerait mal la courbe stricte­ment rec­tiligne à laque­lle s’en tient sa dérive bal­isée. En moto ou en vélib’, on sent bien qu’After rêve grand ciné­ma. Le hic, c’est qu’il pense mau­vais théâtre : les inter­mèdes en deux roues – nom­breux – sem­blent ain­si dis­posés unique­ment pour per­me­t­tre aux décors de couliss­er dans notre dos, à l’équipe tech­nique de dis­crète­ment trim­baller tout son matériel. Vis­i­ble­ment piloté par un chargé de pro­duc­tion, déroulant sa mise en scène à ras de son plan­ning de tour­nage, After invite à par­ticiper à une soirée trop bien pré­parée. Une soirée qui ne prendrait jamais, et qu’on s’ef­forcerait pour­tant à faire réus­sir.

Frap­pé d’une indo­lente con­ster­na­tion, on se retrou­ve ain­si face au désas­tre d’un film totale­ment sourd à sa pro­pre nul­lité. Géral­dine Mail­let, bien que ratant ses scènes l’une après l’autre, sem­ble pour­tant tou­jours déter­minée à se ren­dre à la suiv­ante. « Courageuse men­tal­ité », « noble opiniâtreté » pour­ra-t-on objecter. Peut-être. Mais expéri­ence gênante, quoi qu’il en soit, et spec­ta­cle navrant, vrai­ment, tant on a l’im­pres­sion d’as­sis­ter à une épreuve hip­pique durant laque­lle un mal­heureux cav­a­lier dégom­merait une à une les bar­res d’ob­sta­cles, et, qui, en dépit de tout dis­cerne­ment, insis­terait chaque fois plus pour pro­longer le sup­plice.

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