© Shellac Distribution
Tabou

Tabou

de Miguel Gomes

  • Tabou
  • (Tabu)
  • Portugal, Allemagne, Brésil, France2011
  • Réalisation : Miguel Gomes
  • Scénario : Miguel Gomes, Mariana Ricardo
  • Image : Rui Poças
  • Montage : Telmo Churro, Miguel Gomes
  • Musique : Joana Sà
  • Producteur(s) : Sandro Aguilar, Luís Urbano
  • Production : O Som e a Furia
  • Interprétation : Teresa Madruga (Pilar), Laura Soveral (Aurora âgée), Ana Moreira (Aurora jeune), Henrique Espírito Santo (Ventura âgé), Carloto Cotta (Ventura jeune), Isabel Muñoz Cardoso (Santa), Ivo Müller (le mari d'Aurora), Manuel Mesquita (Mário)...
  • Distributeur : Shellac Distribution
  • Date de sortie : 5 décembre 2012
  • Durée : 1h58

Tabou

de Miguel Gomes

Faisons un vœu


Faisons un vœu

Ce cher mois d’août, en 2009, avait déjà fait éclore l’idée mais, avec Tabou, son troisième film, Miguel Gomes nous entraîne résol­u­ment à ressen­tir toute l’émulsion – donc l’épreuve – à laque­lle tient un film. Com­ment faire du ciné­ma quand plane l’idée de son extinc­tion par la seule fini­tude de sa forme ? Dans Ce cher mois d’août, Gomes redou­blait d’ingéniosité, de ruse, pour déjouer cette idée. Tabou, en glis­sant suave­ment du Por­tu­gal d’aujourd’hui au passé mythique d’une colonie d’Afrique à la veille de son indépen­dance, pour­suit cette hubris filmique de mise au défi du ciné­ma, comme s’il fal­lait faire pro­lifér­er la forme du film, la faire s’épanouir comme une fleur, pour l’empêcher de se repli­er et de se réduire à un sens. Pour cela, il faut toute la puis­sance d’un vœu.

Tabou est de ces films où l’on n’a pas besoin d’en con­naître grand-chose pour les décou­vrir. Savoir seule­ment que, comme Ce cher mois d’août, mais aus­si comme Holy Motors, Cos­mopo­lis ou Oncle Boon­mee, son charme repose sur un lâch­er-prise de la part du spec­ta­teur. Se ren­dre disponible à lui, avec toutes les cir­con­vo­lu­tions émo­tion­nelles que cela implique ; fon­cer dans la gueule béante du croc­o­dile qui, de son œil vert, nous invite à le suiv­re. C’est ain­si que pour­ra se révéler la teneur de cat­a­stro­phe immi­nente qui sem­ble sour­dre de la soli­tude de Pilar, céli­bataire entre deux âges qui se voue à sauver les âmes en peine grav­i­tant autour d’elle dans le Por­tu­gal réveil­lon­nant de 2010. S’affairant en par­ti­c­uli­er à veiller sur Auro­ra, sa voi­sine âgée et « dépres­sive », comme elle le pense, Pilar est une sorte de para­ton­nerre de souf­france : aban­don­née par une jeune polon­aise en pèleri­nage qu’elle devait accueil­lir, elle trompe sa soli­tude en bûchant sur les prob­lèmes human­i­taires en Afrique ou en tem­pérant la tristesse de son ami pein­tre aux tableaux pleins de véhé­mence mais dés­espérés. Aigu­il­lant la fic­tion, Pilar est au cœur d’une pre­mière par­tie inti­t­ulée « Par­adis per­du » qui, tra­vail­lée par les menus événe­ments de la vie de sa pro­tag­o­niste durant les quelques jours qui sépar­ent Noël du Nou­v­el An 2011, nous fait nav­iguer entre la chronique d’une vie minus­cule et le con­te de fêtes de fin d’année un peu fan­tas­tique, à la fébril­ité légère­ment apoc­a­lyp­tique (pas loin de la trou­blante incer­ti­tude d’un Eyes Wide Shut).

Mais ce qui fait pleur­er Pilar sur « Be my baby » des Ronettes alors qu’elle est au ciné­ma avec son ami le soir du 31 décem­bre, ce n’est pas que le monde «aille mal» mais qu’une sorte de lyrisme y soit devenu sourd, à l’image de la vie secrète de San­ta, domes­tique d’Aurora qui lui refuse la sol­lic­i­tude qu’elle qué­mande mais lit le soir, aus­si goulû­ment qu’elle mangerait un plat de crevettes, Robin­son Cru­soë. Lorsque Pilar se penche à son bal­con tan­dis que la ville fête la nou­velle année à coups de casseroles, c’est comme un écho loin­tain, par­tiel du cat­a­clysme émo­tion­nel qui courbe sa sil­hou­ette. Qu’Aurora soit ter­ror­isée par l’impassible San­ta et tour­men­tée par ce qu’elle a pu faire en d’autres temps, se débat­tant comme si elle chas­sait autant que pos­si­ble des fan­tômes invis­i­bles, voilà ce qui cap­tive Pilar. Revenir à de vraies aven­tures, retrou­ver un lyrisme can­dide et sans entrave. C’est cette promesse qui lie Pilar à Auro­ra, seule per­son­ne à ouvrir son quo­ti­di­en à un peu de fièvre, en la bal­adant de ses réc­its de rêves totale­ment far­felus – mais racon­tés comme la seule chose impor­tante qui soit.

Ce lyrisme éper­du­ment quêté par Pilar, Tabou nous l’a fait entrevoir. Le pro­logue par lequel il s’ouvre est comme un ex-voto à un romanesque dont le mont Tabou du réc­it africain serait le gar­di­en. Miguel Gomes sem­ble nous dire : faisons un rêve, celui d’un lyrisme échevelé où un aven­turi­er soli­taire brav­erait tous les dan­gers jusqu’à la mort par deuil d’un amour. Le fin du fin de tout réc­it romanesque. Avec cette image qui devient pos­si­ble, d’un croc­o­dile et d’une dame endeuil­lée à la Hen­ry James se ten­ant côte à côte au bord de l’eau, comme un déje­uner sur l’herbe funèbre. Beau rêve, envoû­tant, auquel on se laisse pren­dre. Mais est-il vrai­ment pos­si­ble de déploy­er un tel réc­it aujourd’hui ? Voilà ce qui met en mou­ve­ment Tabou, la per­spec­tive de retrou­ver cet éden de fic­tion flam­boy­ante, de la trempe des grands films clas­siques – de Tabou de Mur­nau ? Mais peu importe, au fond ; c’est de toute façon tout un monde d’émotions que le ciné­ma a fait cir­culer et qu’il s’agit de réac­tiv­er.

Tabou serait ce vœu de ciné­ma, de lyrisme de la fic­tion que la pre­mière par­tie dans son entier for­mulerait. Vœu de lyrisme qui sig­ni­fie bien plus encore : vœu d’amour. « Be my baby », pleure Pilar. Tabou rejoint Ce cher mois d’août ain­si. Miguel Gomes y fai­sait sur­gir de la province de l’Arganil embrasée par l’indolence des vacances et les ritour­nelles de bals pop­u­laires un con­te d’été que le film lui-même sem­blait avoir longtemps désiré. Il fal­lait gliss­er dans une chan­son de bal, s’en étour­dir, ren­tr­er dans le manège des con­certs quo­ti­di­ens pour que jail­lisse l’ivresse des amours ado­les­centes. Il fal­lait le soulever, le laiss­er affleur­er de la réal­ité doc­u­men­taire elle-même. Par un agence­ment mirac­uleux, le film accé­dait à ce degré de joie et de jeu pos­si­ble. Pilar est un peu comme l’équipe de tour­nage de Ce cher mois d’août, elle attend l’épiphanie en s’occupant de menus fretins, d’histoires sub­sidi­aires, jusqu’à touch­er enfin du doigt celle qui l’emportera : l’histoire de Dona Auro­ra. Telle une tor­nade, le lyrisme auquel pense Miguel Gomes ne s’aborde pas frontale­ment, il faut le chercher par sa périphérie pour en suiv­re le cours et en attein­dre le cœur.

C’est dans un glis­san­do que Tabou nous emmène au « Par­adis » de sa deux­ième par­tie, ses racines solide­ment arrimées à une réal­ité au sein de laque­lle a ger­mé la vision pre­mière. Le rêve d’Aurora au casi­no, racon­té autour d’une table tour­nante qui abstraie la réal­ité, ouvrait déjà un espace d’emballement fic­tion­nel pos­si­ble. Entretemps, l’agonie de tragé­di­enne mali­cieuse d’Aurora a con­t­a­m­iné le réc­it d’une étrangeté soutenue par la mélan­col­ie de Pilar. Les lianes et les guir­lan­des grouil­lent dans cette pre­mière par­tie qui, comme dans Ce cher mois d’août, s’échine à faire pouss­er le corps ten­tac­u­laire de la fic­tion pour lui don­ner son site. Cette brèche rêveuse ne trou­ve son effec­tiv­ité qu’à la mort d’Aurora avec le réc­it de Ven­tu­ra, déposi­taire de son his­toire, où, cette fois, la jun­gle arti­fi­cielle d’un café de cen­tre com­mer­cial peut laiss­er place aux ter­res africaines en un rac­cord. De manière alchim­ique, le réel a trou­vé en son sein la clé d’une fic­tion pos­si­ble.

Le réc­it de la vision reprend alors ses atours : l’Afrique colo­niale por­tu­gaise des six­ties avec ses demeures, sa vie mondaine mêlée de cou­tumes locales, et Auro­ra ren­con­trant Gian Luca Ven­tu­ra (Car­loto Cot­ta, plus beau que John­ny Depp), alors qu’elle est enceinte de son mari, par l’entremise de son croc­o­dile apprivoisé. Mais c’est une vision, et elle en gardera le statut par l’insonorisation des dia­logues. La voix grave de Ven­tu­ra, dont le pal­abre l’a détachée de toute tem­po­ral­ité, y mêle son pro­pre réc­it. Comme dans Ce cher mois d’août, Miguel Gomes invente une image de ciné­ma qu’il tisse de plusieurs fils ; mélange des com­posés qui don­nent nais­sance à une nou­velle émul­sion. Dans son précé­dent film, l’incandescence des couleurs le révélait. Ici, c’est un noir et blanc com­biné au 16 mm dont le son se scinde en muet et sonore par l’hybridation d’une voix over d’un autre monde, la musique pour seul liant. On voit la pluie couler sur l’œil de la caméra ; la vision rêvée (avec la sub­lime lumière inven­tée par Rui Poças), le nar­ra­teur rêveur, la réal­ité des sons et l’intemporalité du thème de « Be my baby » qui mute à tra­vers les chan­sons inter­prétées (les Ramones rétorquant aux Ronettes « Baby I love you, Come on Baby ») : le vœu s’est réal­isé.

Mais il ne suf­fit plus. Alors, faisons un jeu : que l’histoire d’amour espérée tente de met­tre le film à l’épreuve de sa fin. L’amour qui unit Auro­ra à Gian Luca est de celui qui des­sine des ani­maux dans les nuages. La clé du film pour­rait être l’époustouflante scène de sexe, furtive mais intense, racon­tée au passé, où se ramasse tout l’élan du film, son hori­zon lyrique. Les fêtes au bord des piscines tour­nant à vide, « Be my baby » réso­nant funeste­ment pour reli­er les amants séparés, Tabou oscille, d’une scène pleine d’espoir (la fuite à moto) à une scène de dés­espoir. L’emballement s’éteint dans l’image prête à se dis­lo­quer de Gian Luca, immo­bile, regar­dant Auro­ra par­tir dans les cris d’enfants mais les ter­res du mont Tabou demeurent, à moitié rev­enues à l’histoire. Avec peut-être moins d’impériosité que dans le foi­son­nant Ce cher mois d’août, Miguel Gomes a lais­sé le rêve et la réal­ité, la foi dans le lyrisme et l’impavide mélan­col­ie de l’expérience ciné­matographique nouer leurs fils dés­espéré­ment amoureux.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Grand Tour
Grand Tour
Jour 9 — Grand Tour
Jour 9 — Grand Tour
Grand Tour
Grand Tour
Journal de Tûoa
Journal de Tûoa
Les Mille et Une Nuits – Volume 2 : Le Désolé
Les Mille et Une Nuits – Volume 2 : Le Désolé
Miguel Gomes, Thomas Ordonneau et Maureen Fazendeiro
Miguel Gomes, Thomas Ordonneau et Maureen Fazendeiro
Les Mille et Une Nuits – Volume 1 : L’Inquiet
Les Mille et Une Nuits – Volume 1 : L’Inquiet
Entretien avec Miguel Gomes
Entretien avec Miguel Gomes
Les Mille et Une Nuits – Volume 3 : L’Enchanté
Les Mille et Une Nuits – Volume 3 : L’Enchanté
Les Mille et Une Nuits – Volume 2 : Le Désolé
Les Mille et Une Nuits – Volume 2 : Le Désolé
Les Mille et Une Nuits – Volume 1 : L’Inquiet
Les Mille et Une Nuits – Volume 1 : L’Inquiet
Tabou
Tabou