Without

Without

de Mark Jackson

  • Without
  • États-Unis2011
  • Réalisation : Mark Jackson
  • Scénario : Mark Jackson
  • Image : Jessica Dimmock, Diego García
  • Décors : Alisarine Ducolomb
  • Son : Michael Requa, Eric Strausser
  • Montage : Mark Jackson
  • Musique : Dave Eggar, Nancy Magarill
  • Producteur(s) : Mark Jackson, Jessica Dimmock, Michael Requa, Jaime Keeling
  • Interprétation : Joslyn Jensen (Joslyn), Ron Carrier (Frank)
  • Distributeur : Atopic
  • Date de sortie : 14 novembre 2012
  • Durée : 1h27

Without

de Mark Jackson

Les regards vides


Les regards vides

Pour son pre­mier long métrage, Mark Jack­son inter­roge le rap­port d’une jeune adulte à l’im­age et, ce qui est presque le même, au désir, à l’heure de la pro­liféra­tion de la pornogra­phie et de l’in­vi­ta­tion con­tin­uelle à la mise en scène de soi. L’idée bril­lante du réal­isa­teur est de par­tir d’une sit­u­a­tion en apparence étrangère à la logique de l’im­age : une mai­son au fond des bois, sans con­nex­ion à l’in­ter­net, avec pour seul com­pagnon un homme muet et paralysé – mais voy­ant.

Le film s’ou­vre par un gros plan sur un vis­age sin­gulière­ment inex­pres­sif. À quoi peut bien (ne pas) penser cette jeune femme ? Que regarde-t-elle, si tant est qu’elle regarde quoi que ce soit ? Le sec­ond plan nous l’ap­prend : l’écran de son télé­phone. Ce vis­age ne sug­gérant aucune intéri­or­ité inquiète un peu, mais il est celui, on ne peut plus banal, de l’hu­main cap­té par l’écran. C’est triv­ial et c’est pour cela qu’habituelle­ment on ne le voit pas. Mark Jack­son l’an­nonce : il veut ques­tion­ner le rap­port con­tin­uel à des flux d’im­ages, la dépen­dance à de mul­ti­ples réseaux. Mais l’o­rig­i­nal­ité de son entre­prise est qu’il choisit d’in­ter­roger cette con­di­tion tech­nique de l’homme par la voie néga­tive. Il ne veut pas mon­tr­er « com­ment ça marche », mais ce qui se passe with­out, quand « ça ne marche pas ». La nature de l’outil se dévoile lorsqu’il ne fonc­tionne plus. Pré­cisé­ment, là où Joslyn est con­trainte de s’in­staller pour quelques temps, afin de veiller sur Frank, il n’y a pas de réseau.

Frank est impo­tent, muet et tétraplégique. En un sens c’est à peine un homme : il ne bouge pas comme un homme, il ne par­le pas comme un homme, il ne sourit pas, il ne fait aucun signe, au mieux l’en­tend-on par­fois haleter bizarrement. Mais en cela il est aus­si plus homme qu’au­cun autre : sans arti­fices, sans maîtrise de son image, presque sans corps, il n’est qu’une con­science, qui regarde Joslyn. À quoi pense cette con­science ? Joslyn se retrou­ve dans une sit­u­a­tion para­doxale : elle peut faire ce qu’elle veut, elle est libre, elle ne sera pas jugée ; mais aus­si bien, quoiqu’elle fasse, si l’œil la regarde, elle sera jugée et sans savoir com­ment. Prise dans cette ten­sion, et sur fond d’in­ter­ro­ga­tion quant à son désir et sa sex­u­al­ité – homo­sex­uelle, hétéro­sex­uelle ? –, la jeune fille tombe dans un jeu per­vers et con­tra­dic­toire de néga­tion de l’autre (elle agit comme s’il n’é­tait pas là) et d’ex­i­gence de recon­nais­sance (elle cherche à provo­quer, à être regardée).

L’autre « rela­tion » de Joslyn, c’est avec son télé­phone, traité comme un qua­si-per­son­nage. Elle a avec lui presque un rap­port intime : les doigts effleurent ten­drement l’écran, grossis­sent un grain de peau numérisée, chaque matin l’ap­pareil est cher­ché dans le lit défait. Mais il est aus­si un œil, comme en témoignent les vidéos tournées avec sa petite amie et qu’elle regarde en boucle, ou cette séquence où elle se filme en train de chanter. Mark Jack­son a eu l’idée stim­u­lante de faire de l’ap­pareil une sorte de pen­dant à Frank. Joslyn est prise entre deux témoins qui n’en sont pas vrai­ment : l’un enreg­istre sans juger, mais fixe des images pour un pub­lic illim­ité, l’autre juge, sans pou­voir rien dire et répéter.

Entre Joslyn et Frank, Jack­son filme des face-à-face qui n’en sont pas, tan­tôt reléguant hors champ le corps du gra­bataire, tan­tôt le coinçant au bord du plan, obstru­ant l’im­age, tan­tôt le réduisant, par le jeu des mis­es au point, à n’être qu’un brouil­lard. Et c’est en pris­on­nière de la logique de l’im­age que Joslyn essaiera de capter le regard de Frank. Celui-ci se retrou­ve dans son fau­teuil comme devant la télévi­sion, con­damné à subir les images qu’on lui impose, tan­dis que Joslyn se met à délir­er son désir. C’est comme si, exclue par la force des choses du monde d’im­ages dans lequel elle évolue quo­ti­di­en­nement, elle devait le rejouer et le car­i­ca­tur­er ; il faut la voir jouer à s’ex­hiber face à une web­cam prob­a­ble­ment éteinte et répéter de manière obses­sion­nelle : « cunt », « ass » et autres mots-clés de la pornosphère. Quant au pau­vre Frank, il devient le spec­ta­teur impuis­sant et fasciné devant l’im­age pornographique.

Jamais en revanche, et c’est l’un de ses grands mérites, Mark Jack­son ne nous met dans cette posi­tion. Il met en scène le jeu per­vers de Joslyn sans jamais le rejouer avec nous, tâchant de neu­tralis­er l’équa­tion dev­enue clas­sique, spec­ta­teur = voyeur, alors même qu’il eût pu cent fois en abuser.

Le film s’af­faib­lit un peu dans son dernier tiers, en jouant à mul­ti­pli­er et brouiller les pistes tout en tombant dans le réduc­tion­nisme psy­chologique de la cause, de l’événe­ment trau­ma­tique : si Joslyn est ain­si, c’est parce que ceci ou cela. Se mêlent his­toires de cou­ple, prob­lé­ma­tiques sex­uelles, alcoolisme, hal­lu­ci­na­tions, folie. L’an­goisse monte un peu mais les enjeux décisifs se trou­vent dilués. Mal­gré cela, With­out cap­tive et invite à suiv­re de près les travaux à venir de Mark Jack­son.

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