Rengaine

Rengaine

de Rachid Djaïdani

  • Rengaine
  • France2012
  • Réalisation : Rachid Djaïdani
  • Scénario : Rachid Djaïdani
  • Image : Rachid Djaïdani, Karim El Dib, Julien Bœuf, Elamine Oumara
  • Son : Rachid Djaïdani, Nicolas Becker, Margaux Testemale
  • Montage : Rachid Djaïdani, Svetlana Veynblat, Julien Bœuf, Karim El Dib
  • Producteur(s) : Rachid Djaïdani, Anne-Dominique Toussaint
  • Interprétation : Slimane Dazi, Sabrina Hamida, Stéphane Soo Mongo...
  • Date de sortie : 14 novembre 2012
  • Durée : 1h15

Rengaine

de Rachid Djaïdani

Oxygène


Oxygène

Fruit de neuf années de tra­vail et tourné sans argent, Ren­gaine (décou­vert à l’ACID cette année), un con­te de Rachid Djaï­dani (pour aller vite : boxeur, assis­tant régie sur La Haine, écrivain, comé­di­en dans la troupe de Peter Brook, auteur du court-métrage La Ligne brune, du doc­u­men­taire Sur ma ligne et de films pour la télévi­sion), fait par­tie de ces films qui, à l’in­star de Rue des cités, de Carine May et Hakim Zouhani (un autre film ACID), pro­curent un vrai plaisir. De ces films qui per­me­t­tent de se ren­dre compte que le ciné­ma français est encore capa­ble de faire sur­gir, au milieu d’une pro­duc­tion dans l’ensem­ble sclérosée, des gestes libres, pleins de fraîcheur, des expéri­ences, de la con­fi­ance en ce que l’on exprime et de la joie de l’ex­primer.

Sab­ri­na, Algéri­enne, et Dor­cy, qui est black, s’ai­ment et désirent se mari­er. Mais de ça, il n’en est pas ques­tion pour leurs familles respec­tives – pour les quar­ante frères (!) de Sab­ri­na et pour la mère de Dor­cy. Une musul­mane avec un chré­tien ? Pas ques­tion ! Pourquoi ? Parce que. C’est comme ça. L’i­nac­cept­able, l’i­nen­vis­age­able sont le pos­tu­lat de départ de Ren­gaine. Et il s’en tient presque à cela. Le sujet du film n’est pas la ten­sion entre les deux com­mu­nautés. Sinon, la place aurait été don­née aux dis­cours des uns et des autres jus­ti­fi­ant leurs défi­ances. Or, de ces dis­cours, le film est délesté. Si l’on en par­le, quand même, de ce racisme entre Arabes et Noirs (un sujet peu com­mun), c’est pour en point­er la com­plex­ité, les con­tra­dic­tions (par exem­ple, l’un des frères de Sab­ri­na, Sli­mane, l’aîné, a une liai­son secrète avec une femme juive). Le sujet n’est pas non plus l’amour impos­si­ble. Sinon, on aurait vu plus sou­vent ensem­ble Sab­ri­na et Dor­cy. Or, ils sont la plu­part du temps séparés, perçus alter­na­tive­ment dans leurs quo­ti­di­ens respec­tifs. Ce qui sem­ble intéress­er Rachid Djaï­dani, c’est de filmer des êtres mis en sit­u­a­tion – en l’occurrence, celle du rejet d’un mariage entre chré­tien et musul­man, perçu de part et d’autre, côté reje­tants et côté rejetés. Com­ment l’on gravite autour de cette donne-là. Peu importe au fond les caus­es et les raisons de ce qui ani­me les per­son­nages, ce qui compte est de faire appa­raître à l’écran les man­i­fes­ta­tions de leur monde intérieur, de ce qu’ils sont.

Ren­gaine est une his­toire de vis­ages qui se don­nent en très gros plans. Ain­si décon­nec­tés de tout con­texte qui leur don­nerait un sens, ils ne sont plus intel­li­gi­bles, ils sont vis­i­bles, sen­si­bles. On les con­tem­ple, on n’y réflé­chit pas. Une his­toire de corps aus­si, qui inter­agis­sent et qui se promè­nent à tra­vers Paris. La pein­ture de la cap­i­tale est des plus réjouis­sante. De ruelles en ter­rass­es de cafés, c’est une ville du quo­ti­di­en que le film dépeint. Dans tout ce qu’elle a de banal et qui se révèle, pour qui sait regarder, fasci­nant. C’est de nos con­génères qu’il par­le et c’est de notre époque. Rarement les cinéastes parvi­en­nent à ancr­er leurs fic­tions dans un con­tem­po­rain qui nous sem­ble si proche. Que la caméra, tou­jours mobile, sou­vent portée, nous entraîne avec les per­son­nages dans leurs errances, ou qu’elle les scrute de près, nous sommes avec eux et dans les lieux qu’ils habitent. Ren­gaine est une his­toire, encore, de lan­gage. Un lan­gage qui exprime, certes, mais qui chante surtout, qui se déploie libre­ment et qui fait mouche. Et cela, avec d’au­tant plus d’en­t­hou­si­asme que l’on ne sent jamais der­rière les répliques quelque effort d’écri­t­ure visant à pro­duire un effet.

Rachid Djaï­dani porte son film d’un bout à l’autre. Il l’a écrit, tourné, mon­té, pro­duit. Son rap­port avec ses acteurs, pro­fes­sion­nels ou non, ce sont de vraies ren­con­tres qui, au fil de neuf années, sont dev­enues des ami­tiés. On sent le tra­vail col­lec­tif, l’e­sprit de troupe, la générosité des comé­di­ens qui se don­nent au cinéaste. De ses deux cents heures de rush­es, ce dernier n’a gardé qu’1h15. Un tra­vail d’épure et de renon­ce­ment dont on lui sait gré, cette sagesse ou matu­rité faisant défaut à bon nom­bre de films, a for­tiori à ceux des jeunes auteurs.

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